
Lowell (Etats-Unis). Dans la salle d’attente du Metta Health Center, une télévision diffuse un programme de santé musical en provenance du Cambodge © Stéphane Janin Les quelque 30 000 Cambodgiens citoyens de la ville de Lowell, dans l'Etat du Massachusetts, ont gagné en visibilité en ancrant dans le paysage une multitude d'événements culturels mettant à l'honneur la culture khmère. Les difficultés auxquelles ils sont en proie au quotidien sont en revanche bien moins connues du grand public. Leur réinsertion dans la société américaine a un coût que nombre d'entre eux ne peuvent supporter. Des associations ont vu le jour pour leur venir en aide, parmi lesquelles la puissante Cambodian Mutual Assistance Association (CMAA). Ce sont les questions de santé qui reviennent souvent au premier plan des préoccupations de ces réfugiés, peu familiers du système médical occidental, voire réticents, et qui leur est souvent inaccessible. Au Metta Health Center, ils peuvent renouer avec une médecine traditionnelle et gratuite pour les plus défavorisés. Gros plan sur ces deux projets.
La CMAA, dédiée depuis 24 ans au bien-être des Cambodgiens CMAA : quatre lettres que la majorité des Cambodgiens établis dans la ville américaine de Lowell connaissent bien. Quatre lettres discrètes sur un panneau de bois à l'arrière d'une maison ordinaire sise au n°120 de la rue Cross, dans le quartier historique des Acres. Cette association, créée en 1984 sous l'impulsion d'un Etat du Massachusetts réputé progressif en matière d'intégration des réfugiés, s'est imposée en plus de deux décennies comme l'un des moteurs d'une communauté sans repères et démunie, contribuant à resserrer les liens entre ces Cambodgiens exilés.
Vingt-cinq Khmers, tous des anciens, sont réunis autour de Ronnie Mouth, une éducatrice en santé communautaire de la CMAA. Sur la table, des fruits, du lait et du pain pour rappeler aux participants l'importance de suivre une bonne hygiène alimentaire. "Aujourd'hui, je veux vous expliquer quels sont les symptômes de l'hépatite B. Si un jour vous présentez l'un de ces symptômes, cela ne signifie pas que vous l'avez contractée mais il est préférable de consulter un médecin et de faire une analyse de sang", conseille la jeune femme. Très vite, une main nerveuse se lève : "D'accord, mais si on doit se rendre chez le docteur ou à l'hôpital, combien ça va nous coûter?". Ronnie Mouth, habituée à ces inquiétudes, rassure : "Si vous avez un souci, venez-nous voir. Si vous avez des problèmes d'argent, vos soins peuvent être pris en charge. Quant au transport, nous avons un bus qui peut vous emmener..."
Des services pour toutes les générations Les personnes âgées ne sont pas les seules bénéficiaires des services de la CMAA. Son précédent directeur, Samkhan Khoeun, avait voulu que l'association réponde aux besoins aussi variés soient-ils de toutes les générations qui composent la communauté cambodgienne. Depuis le soutien financier à l'acquisition d'un logement ou la création d'un commerce jusqu'à des programmes d'éducation à la santé, à la langue anglaise et d'insertion professionnelle de jeunes parents, en passant par l'aide aux enfants présentant des retards de développement et l'aide à l'accès à la citoyenneté américaine.
Samkhan Khoeun rêvait la CMAA comme "une famille élargie", qui accompagnerait chacun des membres de la communauté cambodgienne, reconnectant ses jeunes avec leur héritage et réinsérant les plus âgés dans une Amérique à mille lieues de leur terre natale. Outre améliorer la qualité de vie des réfugiés cambodgiens, l'idée était également d'établir un pont entre eux et les Américains blancs de Lowell.
La CMAA propose toute une variété de services, à l'image de la complexité des besoins d'une communauté qui ne sait pas toujours vers qui se tourner. "La plupart des résidents d'origine asiatique de Lowell sont des réfugiés cambodgiens arrivés dans les années 1980. Je peux dire que toutes les familles cambodgiennes ont entendu parler de nous et qu'au moins un de leurs membres est déjà venu bénéficier de nos services. Il faut dire que nombre de réfugiés cambodgiens ont du mal à joindre les deux bouts, voire ont perdu leur maison, et souffrent de nombreux maux, notamment psychologiques. Dans de telles conditions, on ne peut pas laisser ces personnes sans soutien. Il faut trouver les moyens et les ressources de les aider à redémarrer leur vie, à faire les bons choix...", insiste Vong Ros, l'actuel président de la CMAA, citoyen de Lowell depuis bientôt 20 ans.
La fragile santé des réfugiés cambodgiens "Je n'ai jamais vu une communauté aussi malade que la nôtre!, s'exclame Chhan Touch, d'origine cambodgienne, l'un des deux praticiens du Metta Health Center. C'est terrible : hépatite B, hypertension, tuberculose, diabète, maladies cardio-vasculaires, problèmes psychologiques... On dépasse toutes les moyennes nationales!" Malheureusement, regrette ce médecin passé par les camps de travail khmers rouges puis par les camps de réfugiés en Thaïlande, trop d'immigrants cambodgiens restent enchaînés à leur passé et délaissent complètement leur santé. "Je les comprends, je suis passé par là aussi..."
Le Metta health center, l'un des six centres de santé de Lowell, est installé dans un bâtiment industriel historique de Lowell, sur Jackson street. Il a été créé en 2000, spécialement destiné aux communautés asiatiques et hispaniques, avec pour objectif d'aider les immigrés de la ville à surmonter les barrières institutionnelles et culturelles qui se dressent, dans leur pays d'accueil, lorsqu'il s'agit de se faire soigner.
Un centre de soins sur mesure "Quand nous avons lancé ce projet, raconte Dorcas Grigg-Saito, la directrice des services de santé de Lowell, nous avons pris conseil auprès de personnes ayant travaillé dans des camps de réfugiés, notamment en Thaïlande, forts d'une expérience alliant les bienfaits de la médecine moderne à celle orientale, traditionnelle." Ainsi, outre les consultations de médecine occidentale, le centre Metta offre à ses patients toute une gamme de services en adéquation avec leur culture : séances de méditation, d'acupuncture, massages thérapeutiques. Un "kru" (dénomination khmère du guérisseur cambodgien traditionnel) et un bonze sont également présents pour exercer leurs pouvoirs magico-religieux sur les malades, par exemple.
"Il a vraiment fallu s'adapter à la réalité des patients cambodgiens, c'était essentiel. Ce sont de loin les plus nombreux à consulter, et ils représentent le quart des 28 000 consultations que nous donnons chaque année dans nos six centres!", souligne la directrice.
Tout a été formaté dans le Centre pour que les Cambodgiens, essentiellement, s'y sentent comme chez eux. Consultations données en khmer (le lao est aussi l'une des langues de travail), panneaux d'information en trois langues (anglais, khmer, lao), musique cambodgienne traditionnelle qui s'échappe d'un poste de télévision dans la salle d'attente, tableaux de temples d'Angkor ou de scènes bucoliques de la campagne cambodgienne qui égaient les murs, répliques de statues khmères... et même de paresseux ventilateurs qui ont été accrochés aux plafonds. Le décor est planté, aucun détail n'a été laissé au hasard, jusqu'aux luminaires inspirés de ceux découverts par Dorcas Grigg-Saito lors d'un séjour au Cambodge. "Ce centre a été conçu pour être culturellement accessible. Placer ces patients dans un environnement familier les aide à se sentir à l'aise et facilite leur relation au médecin", développe, non sans fierté, la directrice.
Des soins pour tous Un panneau à l'accueil du centre Metta – mot qui signifie "amour, compassion" en pâli - indique qu'ici, "personne ne se verra refuser des soins en raison d'une incapacité à payer". L'établissement accepte les assurances-maladie privées contractées par les patients. Mais le plus souvent, les immigrés en sont dépourvus. Un mécanisme de prise en charge financé par le gouvernement américain et l'Etat du Massachusetts a été mis en place à leur attention, et pour ceux qui ne sont pas éligibles à ce fonds, il existe toujours un "filet de sécurité" (Health Safety Net) pour leur venir en aide.
Pour se financer, la structure doit s'appuyer sur des subventions. En reconnaissance de son travail auprès de rescapés de la guerre et d'oppressions de toutes sortes, elle a ainsi reçu successivement en 2003 et 2004 une bourse de 50 000 dollars du Fonds des Nations unies pour les victimes de torture.
Un chiffre est là pour mesurer le succès du Metta Health Center : une liste d'attente de 25 personnes pour toute consultation demandée pour un soutien psychologique. Selon une étude menée en 2002 par la Cambodian Community Health, 25% des ressortissants cambodgiens de Lowell interrogés présenteraient des symptômes de dépression, au premier rang desquels les femmes de plus de 50 ans. Au centre Metta, neuf patients sur dix affirment avoir été victimes ou témoins d'atrocités sous le régime des Khmers rouges.
La formule retenue par le centre Metta semble répondre aux attentes des immigrés. Devant l'afflux de patients, le centre rêve de grossir ses effectifs. "Nous manquons cruellement de praticiens khméro-américains bien formés qui seraient prêts à se dédier corps et âme pour soutenir leur communauté dans un centre comme le nôtre", reconnaissent en choeur Dorcas Grigg-Saito et Chhan Touch. L'appel est lancé...
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Par SISOMBAT
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