
Paris (France), 2005. Keng Vannsak © Khim Hoc Dy Le professeur cambodgien Keng Vannsak s'est éteint jeudi 18 décembre à l'âge de 83 ans, à l'hôpital de Montmorency, dans la région parisienne (France), des suites d'une maladie. Il aura marqué des générations d'intellectuels cambodgiens et laisse derrière lui deux pièces de théâtre, des recueils de poèmes et des travaux de recherche. Amoureux de la civilisation khmère, il en a été toute sa vie l'un des porte-étendards. Anti-monarchiste convaincu, il reste aussi dans les mémoires pour avoir été le mentor du jeune Saloth Sar, avant que celui-ci ne devienne le sanguinaire Pol Pot.
Keng Vannsak est né en 1925 dans un village de Kompong Chhnang, au centre du Cambodge. Après un baccalauréat de philosophie obtenu en 1946 à Phnom Penh, il décroche une bourse afin de poursuivre ses études à Paris, et y travaille en parallèle comme assistant de cambodgien à l'Ecole nationale des langues orientales vivantes, avec une parenthèse de deux ans comme assistant à l'Ecole des études orientales et africaines de l'Université de Londres, toujours pour enseigner le khmer.
Il épouse alors une Française, Suzanne Colleville, qui partage sa passion pour les langues orientales : elle est diplômée de cambodgien, de laotien et de siamois, rapporte Khing Hoc Dy, ancien élève et ami de Keng Vannsak, aujourd’hui chercheur au CNRS (Centre national français de recherche scientifique). En 1952, licencié ès lettres, il retourne au Cambodge avec son épouse, et commence à enseigner au prestigieux lycée Sisowath de Phnom Penh où il restera six ans.
Mentor des étudiants cambodgiens de Paris Keng Vannsak fut l'une des personnalités phares de la communauté estudiantine cambodgienne à Paris. Comme le rappelle Philip Short dans son livre "Pol Pot - Anatomie d'un cauchemar"(*), dès l'hiver 1950, en marge des Cercles d'études de l'Association des étudiants khmers, des réunions plus fermées d'étudiants se tinrent au rythme de deux à trois fois par mois dans l'appartement du XVe arrondissement de Keng Vannsak "pour discuter de problèmes politiques et plus précisément de l'avenir du Cambodge qui, pour la première fois, était directement affecté par la guerre au Vietnam". Des rencontres, explique l'historien, qui "marquèrent le début de l'apprentissage politique" de Saloth Sar, connu plus tard sous le nom de Pol Pot. A cette époque, souligne Philip Short, le communisme était éloigné de leurs préoccupations. Il rapporte ainsi que "Keng Vannsak lui-même, pourtant plus au fait des réalités politiques que la plupart de ses compagnons, avait involontairement offusqué une jeune Française de la haute bourgeoisie un an auparavant en lui proposant d'aller passer l'après-midi avec lui à la Fête de l'Humanité, organisée par le Parti communiste français. 'Je n'avais pas idée qu'il s'agissait d'une fête communiste, protesta-t-il. Je pensais que c'était une fête de l'humanité, un point c'est tout'..." Le cercle d'études de Vannsak, résume l'historien quelques lignes plus loin, "fuyait les étiquettes politiques", ses membres se considérant davantage comme des "progressistes".
Mais très vite, les plus radicaux de ses camarades prennent leurs distances avec Keng Vannsak. Alors que l'Association des étudiants khmers, qu'il présidait par intérim, était invitée à "une fête mondiale des jeunes pour la paix" à Berlin, dans la RDA socialiste, il fut, à la dernière minute, écarté du voyage. "Un demi-siècle plus tard, Vannsak fulminait encore" en y songeant, rapporte Philip Short, et expliquait ainsi sa mise à l'écart : "Ils voyaient bien que je n'étais pas un pur et dur comme eux. Je réfléchissais trop... Je n'avais rien d'une tête de lard, je n'agissais pas avec fanatisme, en extrémiste. [...] Ieng Sary [un ancien camarade de lycée, devenu par la suite ministre des Affaires étrangères sous le régime khmer rouge] lui-même m'a dit plus tard : 'tu es trop sensible. Tu ne seras jamais un homme politique. Pour faire de la politique, il faut être dur... Tu n'y arriveras pas, frère. Tu es trop sentimental'".
Un amoureux de la culture khmère Professeur à l'Institut national pédagogique en 1958, membre de la Commission du programme de langue et littérature khmères de l'enseignement secondaire, puis professeur de lettres, de culture et civilisation khmères à la Faculté de lettres et à l'Université bouddhique de Phnom Penh de 1959 à 1968, chargé des inscriptions khmères à l'Université des Beaux-arts de 1969 à 1970, Keng Vannsak dédie avant tout son travail à la défense de la langue et de la culture nationales. Il militera, dans les années 1960, pour une simplification de la langue khmère insufflant un vent de réforme décisif. La nécessité lui en était apparue dès 1952, alors qu'il mettait au point le premier clavier khmer pour machine à écrire.
En avril 1970, Keng Vannsak repart pour la France préparer une thèse de doctorat, intitulée "Recherche d'un fond culturel khmer", qu'il soutient l'année suivante à Paris. A l'instar de nombreux chercheurs, Khing Hoc Dy évoque "un grand universitaire [qui] faisait partie des rares intellectuels cambodgiens - sinon le seul - à avoir inscrit son action politique dans le cadre d'une réflexion globale sur la civilisation et la culture khmères". Un antimonarchiste farouche En 1952, depuis Paris, Keng Vannsak s'en était violemment pris à Norodom Sihanouk, qui venait de s'attribuer des pouvoirs extraordinaires et de lancer une "Croisade royale", en réponse aux troubles causés par Son Ngoc Than et ses partisans. Le recueil de poèmes que l'exilé compose alors, "Cœur vierge", publié en 1954, "emploie des métaphores bouddhistes pour lancer des attaques cryptées contre la monarchie", relève Philip Short, ajoutant que l'intellectuel deviendra "une des bêtes noires" de Norodom Sihanouk, dont le régime le jettera par deux fois en prison.
Fin 1954, Keng Vannsak adhère au Parti démocrate qu'il prétend réformer de l'intérieur. Devenu l'une des figures du parti avant les élections législatives de 1955, "il s'opposa ouvertement au Palais et en particulier au Prince Norodom Sihanouk, fondateur du Parti Sangkum Reastr Niyum", selon Khing Hoc Dy. Au lendemain du scrutin, perdu par le Parti démocrate, il est emprisonné par le gouvernement du Sangkum du 13 septembre au 10 octobre 1955. A sa sortie, il prend la plume et rédige des "recueils de poèmes réalistes qui exercèrent une influence sur une grande partie des poètes de son temps", poursuit le chercheur.
"Keng Vannsak n'a jamais adhéré aux idées communistes ; par contre, il a toujours combattu l'institution monarchique. Tous les courants politiques qui sont opposés au Trône ont puisé dans ses idées ; chacun par la suite les a reformulées à 'sa sauce idéologique'. Les Khmers rouges, mais aussi le courant républicain anti-monarchique", a écrit de lui le chercheur Nasir Abdoul-Carime dans un article publié dans le Bulletin de l'Aefek (Association d'échanges et de formation pour les études khmères) numéro 7.
Au cours de l'année 1968, après la révolte de Samlaut, suivie d'une sévère répression, il est accusé d'avoir poussé ses élèves à la sédition et placé en résidence surveillée avec interdiction d'enseigner. Lors de la perquisition effectuée alors à son domicile, rapporte Khing Hoc Dy, les policiers découvrent dans sa bibliothèque des ouvrages portant sur Marx, Mao Tsé Toung ou Lénine ainsi que des revues sur la Chine : une découverte qui motive une nouvelle arrestation. La polémique autour de Jayavarman VII Dans une interview donnée début février 2007 à Radio Free Asia, le professeur Vannsak revisita le portrait généralement élogieux fait de Jayavarman VII, en l'assombrissant quelque peu. Il déclara notamment au sujet du monarque bâtisseur du temple Bayon, plus que jamais vénéré au Cambodge, que du sang cham coulait dans ses veines, l'accusant d'avoir cédé une partie du territoire khmer aux Siamois... Des affirmations qui suscitèrent une véritable levée de boucliers.
Keng Vannsak, nationaliste enflammé, avait ensuite expliqué n'avoir cherché qu'à rétablir une certaine vérité historique et certainement pas voulu détruire l'unité nationale en s'attaquant à l'un de ses principaux symboles.
Une aura conservée dans son exil en France
Keng Vannsak aura dû attendre le coup d'Etat de Lon Nol, en mars 1970, pour être réhabilité par le gouvernement de la République khmère, et prendre alors la tête d'un Institut Khmer-Mon, fondé par Lon Nol, "dans le but de valoriser une culture môn-khmère et afin de donner au peuple khmer la fierté d'être à l'origine d'une grande culture et aussi de le mobiliser pour défendre cet héritage contre les impérialistes vietnamiens", rappelle Khing Hoc Dy. Nommé en 1971 représentant de la République khmère auprès de l'Unesco à Paris, puis chargé d'affaires de la même République de Lon Nol en France, il ne quittera plus l'ancienne puissance coloniale. Dès la prise du pouvoir par les Khmers rouges, il pressent, avec une acuité aujourd’hui stupéfiante, l’ampleur du désastre qui se déroule dans son pays. Dans un long poème écrit en français, qu’il tente alors vainement de publier à Paris, il est même l’un des premiers à dénoncer les massacres et les purges, sans parvenir à percer le silence qui entoure alors le Cambodge. Il vivra en banlieue parisienne, jusqu'à la fin de sa vie, sans jamais revenir dans sa patrie mais sans jamais l'oublier.
Dans un ultime éloge funéraire, son ami Khing Hoc Dy le décrit comme un "un homme profondément aimable et prêt à répondre à toutes les questions de ses anciens étudiants, collègues et chercheurs cambodgiens et étrangers concernant l'histoire et la civilisation cambodgiennes [...], d'un homme accueillant, à la voix rapide et agréable comme l'eau qui coule sur les rochers, polyglotte, qui pouvait parler pendant une journée entière sans s'arrêter". * Philip Short, Pol Pot - Anatomie d'un cauchemar, éditions Denoël, 2007 (pour revenir au texte : cliquer ici)
Egalement sur Ka-set Danger sur le patrimoine linguistique khmer (23/05/2008) - Emmanuelle Nhean : de Phnom Penh à Paris, l'art khmer décliné en hymne à la joie (29-12-2008)
- "Ce que j'ai vu... et n'ai pas vu" dans le Cambodge des Khmers rouges : les excuses d'un Suédois (17-11-2008) - Ieng Sary, ancien chef de la diplomatie khmère rouge : portrait d'un opportuniste sanguinaire (25-06-2008)
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