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Chronique d'un village cambodgien pas si ordinaire
Par Laurent Le Gouanvic   
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04-07-2008
A Daem Po, paisible bourg situé non loin de la route nationale 3, entre Phnom Penh et Kampot, il y a une petite pagode, une école, un auguste banian (qui a donné son nom au village), des rizières, des palmiers à sucre... Un village comme il en existe des milliers au Cambodge, a priori dénué d'intérêt touristique particulier. Mais Daem Po dispose d'un atout : le dynamisme de ses habitants. En créant des banques de riz, des associations de micro-crédit et de location de matériel ainsi que plusieurs petits comités d'entraide, que ce soit pour s'occuper des plus pauvres ou rénover les routes, les villageois ont tissé un réseau social démocratique, indépendant du conseil communal. Et ils accueillent désormais chaque année une centaine de visiteurs étrangers, qui viennent se restaurer ou passer une nuit chez l'habitant, "à la cambodgienne", contre une participation financière au développement de ces projets.

 

Comme deux Cambodgiens sur trois, les quelque 1 200 habitants de Daem Po sont en grande majorité des agriculteurs. Leur village, situé dans la province de Kampot, à 90 kilomètres de Phnom Penh, au bout d'une piste de cinq kilomètres qui le relie à la route nationale 3, ne compte ni vestige angkorien ni plage de sable blanc. Et le petit temple bouddhiste aux couleurs vives perché au sommet d'une colline peinerait à lui seul à
justifier un détour vers cette tranquille localité typiquement cambodgienne. Qu'importe ! De cette apparente banalité, les villageois ont réussi à faire un argument pour attirer des touristes en quête d'authenticité et soucieux de contribuer un tant soit peu au développement de cette dynamique communauté.

Un premier coup de pouce
Tout a commencé en 1997, par un coup de pouce bienvenu de la part du Programme de sécurité alimentaire IFSP (Integrated Food Security Program), lancé conjointement par les gouvernements cambodgien et allemand et mis en oeuvre par l'agence de coopération technique allemande GTZ et les ministères du Développement rural, de l'Agriculture et de la Santé. Leur objectif : diminuer la malnutrition dans les zones rurales, que ce soit par le développement d'infrastructures ou par le soutien à diverses activités génératrices de revenus. Dans ce cadre, la GTZ a remis aux villageois un don en nature : du riz. Un cadeau très apprécié, mais qui a soulevé une première question : qu'en faire ? A l'issue d'une réunion collective, une idée a germé : créer une banque de riz qui permettrait à la fois d'assurer la sécurité alimentaire de ceux qui sont à court de cette précieuse céréale et de bénéficier d'intérêts pour financer d'autres projets. Pour assumer cette tâche, un comité fut alors élu, le premier d'une longue liste d'associations qui constituent aujourd'hui l'épine dorsale d'une véritable société civile dans ce village.

"Les villageois peuvent emprunter 16 kilos de riz par an et doivent en retour fournir 24 kilos de paddy (riz brut, après la récolte) plus six kilos d'intérêts", détaille Leang Kim Heang, membre du comité de l'une des deux banques de riz, deux organisations différentes ayant finalement été mises en place pour en faciliter la gestion, assurée par des bénévoles. Pour éviter les impayés, un système de groupes de garantie, comprenant cinq ou six familles, a été instauré : si une famille qui a emprunté du riz ne parvient pas à rembourser, les autres seront tenues de le faire à sa place. Une formule qui a permis, d'année en année, d'assurer l'autonomie des deux banques de riz, de renouveler efficacement les stocks et, mieux, de générer des revenus grâce à la vente des surplus.

Dans la foulée, l'année suivante, un nouveau comité a été constitué, en charge des infrastructures. Grâce à diverses collectes, l'aide bénévole des villageois, des dons de la pagode, des aides gouvernementales et un programme "Nourriture contre travail", toujours dans le cadre de l'assistance de la GTZ, qui rémunère en riz les villageois participant aux travaux, des routes ont été rénovées, un pont édifié, des étangs creusés...

Tables, chaises et assiettes
Les premiers profits des banques de riz ont permis, la même année, en 1998, de financer le lancement de l'association « des tables et des assiettes », un nom étrange pour un principe simple : proposer  aux villageois, qui organisent pas moins d'une cinquantaine de fêtes chaque année, de louer tables, chaises et couverts à un tarif défiant toute concurrence. L'association investit alors dans vingt sets complets pour huit personnes, loués chacun au prix de 1 000 riels par fête et un local est construit qui sert de lieu de stockage et éventuellement de salle de restaurant, avec cuisine attenante.

En 1999, les villageois mettent ensuite en place un système de micro-crédit, géré par un autre comité et initié avec les bénéfices des deux banques de riz et de l'association de location de matériel de fête. Un projet aux fonds limités mais totalement autonome, auprès duquel tout le monde peut emprunter des petites sommes pour démarrer un élevage de volailles, acheter de l'engrais ou diversifier sa production agricole, avec le soutien, par exemple du groupe villageois de promotion des "activités agricoles diverses".  En plus du riz, nombre d'agriculteurs de Daem Po se sont ainsi lancés dans la culture de goyaves, de ramboutans, de fruits de la passion, d'oranges vertes ou de courgettes...   

Une aide pour les familles défavorisées

Enfin, pour venir en aide aux plus pauvres, les membres de ces comités, qui se réunissent au moins une fois par mois au sein d'un comité de développement destiné à coordonner leurs différentes actions, ont décidé de créer  l'association "La sécurité pour les plus pauvres", qui fait des dons en nature (que ce soit des poules ou du riz) aux familles les plus vulnérables du village, identifiées sur une liste publique élaborée annuellement suivant un processus collectif. "38 familles sur les 278 que compte le village sont considérées comme très pauvres, cette année", explique en français Pen Orn, 55 ans, membre de l'une des banques de riz. "Nous constatons que certaines familles parviennent à améliorer petit à petit leur situation. D'une année à l'autre, par exemple, elles empruntent des quantités de riz moindres. Tous les ans, nous retirons de la liste des très pauvres une ou deux familles. Mais d'autres viennent s'y ajouter, notamment des nouveaux mariés qui démarrent leur foyer avec rien...", détaille ce riziculteur, père de sept enfants.

Disposant de petits moyens, face à des besoins considérables, la petite société civile de Daem Po a alors décidé de s'ouvrir à d'autres sources de financement : celles que peuvent apporter des visiteurs extérieurs. La salle du comité de développement peut ainsi servir de lieu de restauration, où déguster, à l'occasion d'une halte entre Phnom Penh et Kampot, noix de coco fraîches, gâteaux de farine de riz et flans au sucre de palme confectionnés par l'association des "tables et des assiettes". Dans le même bâtiment, une petite salle d'exposition a été ouverte, présentant les activités des comités et exposant quelques outils agricoles traditionnels. Les villageois se proposent aussi d'héberger chez eux les touristes pour un séjour de découverte du Cambodge "authentique" avec, selon les saisons, apprentissage du repiquage ou de la récolte du riz, petits concerts privés de musique traditionnelle et initiation à la confection de spécialités locales.

Un tourisme forcément limité, loin des circuits de masse, d'ailleurs essentiellement généré pour le moment par des maisons d'hôte comme "Les Manguiers", à Kampot, et un tour opérateur, mais qui permet d'alimenter un peu plus la caisse de ces petites associations locales et de consolider leur autonomie. "Nous sommes indépendants du Conseil communal, insiste Pen Orn, devant le chef du village, Iv Phan, qui acquiesce. Il peut participer à nos activités et les soutenir, mais il ne les contrôle pas."

 

Ka-set.info
 
 

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