 Phnom Penh, le 18 juin 2008. Petit examen de routine à la clinique Navetco, premier établissement de cette société vietnamienne ouvert au Cambodge © Vandy Rattana
Depuis quelques années déjà, les Phnompenhois se prennent d'affection pour les animaux domestiques - chiens, chats, lapins. Un engouement dont profitait jusqu'à présent une poignée de vétérinaires et qui aiguise désormais les appétits commerciaux de compagnies étrangères, profitant d'un phénomène qui ne cesse de prendre de l'ampleur à la faveur de l'amélioration du niveau de vie. Dernière en date : Navetco, une société vietnamienne qui distribuait déjà des aliments pour animaux sur le marché cambodgien, et qui vient d'ouvrir avec un partenaire local dans la capitale du Cambodge une clinique vétérinaire flambant neuve. Reportage. (article modifié le 27/06/2008)
Croissance économique et animaux domestiques Dodo n'a pas la forme. Manque d'appétit, apathie, regard vitreux, oreilles tombantes... "C'est le changement de climat", diagnostique avec le plus grand sérieux Oum Ratana, vétérinaire qui tient sur ses genoux le chétif chihuahua amorphe, avant de s'apprêter à le placer pendant un quart d'heure sous perfusion de "sérum", un grand classique de la médecine cambodgienne. Ce jeune vétérinaire de 27 ans s'attèle depuis bientôt cinq ans à soigner chiens et chats de toute taille et de tout poil, dans sa petite clinique de la rue 95, au sud de Phnom Penh. L'arrivée sur le marché de nouveaux concurrents, comme le tout nouvel établissement vétérinaire khméro-vietnamien Navetco, ne l'inquiète nullement. C'est que, dans la capitale du Cambodge, les animaux de compagnie se reproduisent au même rythme effrené que celui que connaît la croissance économique cambodgienne. C'est aussi ce qu'estime Lee Try, patron de la clinique Navetco dont les murs jaunes exhalent encore des odeurs de peinture fraîche. Ce Phnompenhois qui possédait déjà un florissant commerce d'alimentation animale, en partenariat avec la même enseigne de la société vietnamienne Navetco, se montre très satisfait de son entreprise qui a ouvert ses portes il y a deux semaines à peine. "Nous recevons déjà une dizaine de clients par jour, se réjouit-il. Il est sans doute encore un peu tôt pour savoir si ça marchera, mais j'ai bon espoir." Pour faire tourner sa clinique vétérinaire, M. Lee s'est appuyé sur les compétences de deux de ses fils, l'un ayant tout juste achevé des études en santé animale tandis que l'autre est encore sur les bancs de la faculté, dans le même domaine. Le patron a aussi trouvé un partenaire qui lui apporte sa science : le Dr Ith Manay, professeur à l'Université royale d'agriculture de Chamkar Daung. Ce dernier, titulaire d'un diplôme en développement rural et docteur en santé animale, après un cursus de six ans au Viêtnam, a finalement choisi de dispenser ses soins aux chiens et chats des villes. En face d'un orphelinat "Aujourd'hui, le marché des animaux de compagnie est en plein boom. C'est pour cela que j'ai décidé de me lancer dans cette activité", déclare M. Lee qui s'empresse de montrer les différents articles qu'il proposera bientôt à sa clientèle à quatre pattes : tee-shirts rayés moulants, imperméables aux couleurs pastels, colliers à petits coeurs et laisses dernier cri. L'étalage de ces accessoires, exposés tels des bijoux dans une vitrine, le fait lui même sourire. Mais le patron de cette nouvelle clinique, située juste en face d'un orphelinat de l'association Aspeca, ne se pose pas de questions : la demande existe, il la satisfait. "La clientèle pour ces services et produits se trouve parmi les familles aisées. Nous ne visons pas les pauvres qui, eux, ne se préoccupent pas de nourrir ou d'habiller les chiens", explique-t-il sans ambages. Un point de vue que tient à nuancer le Dr Ith Manay : "Les clients amènent leurs chiens en voiture, avec leur propre moto ou en motodop", précise le vétérinaire, soulignant par là que l'amour des bêtes est partagé par toutes les classes sociales. "Même les gens d'origine modeste sont très attachés à leur chien et le considèrent comme un membre à part entière de la famille". Un chien pour toutes les bourses Une simple consultation reste bon marché, que ce soit dans la nouvelle clinique Navetco ou dans des établissements plus modestes : entre 5 000 et 7 000 riels (1,25 à 1,75 dollar), avec des modulations selon le poids de l'animal et celui du porte-feuille de son propriétaire, précisent Oum Rattana comme Lee Try. A l'achat, des chiens de race coûtent de 50 à 300 dollars, selon la taille, l'âge, le sexe, l'origine et la race de l'animal. Un chiot pékinois, une race très populaire, se monnaye ainsi autour de 60 dollars, un chihuahua comme Dodo à environ 120 dollars, les bergers allemands et malinois adultes, eux aussi de plus en plus appréciés, se situant dans le haut du tableau. De quoi satisfaire toutes les bourses et toutes les modes... Le phénomène, qui a d'abord touché la haute bourgeoise, stars du show-bizz et riches businessmen en tête, s'étend désormais à d'autres catégories. "Avoir un chien, c'est un signe positif", livre le patron de Navetco Cambodge, oubliant un instant son business pour expliquer pourquoi lui aussi a décidé d'élever trois bergers allemands. "Un chien, ça montre que le bonheur règne dans la famille. Les chiens sont intelligents, vous savez. Ils jouent, les membres de la famille s'amusent avec eux. C'est vraiment un symbole de bien-être et de joie dans le foyer." L'animal catalyseur "Les gens expriment beaucoup leurs sentiments avec leurs chiens", confirme Oum Pi, cousin du vétérinaire Oum Rattana et manager de la clinique Veterinary Service Center. "Ils le considèrent parfois comme leur enfant. Ils pleurent, l'embrassent. Certains amènent leur animal à la clinique en pleine nuit, à trois heures du matin, angoissés parce qu'il n'a pas l'air en forme. J'ai vu des gens porter le cadavre de leur chien et le serrer fort dans leurs bras, en pleurant. Il y a un attachement très fort". Oum Rattana dit parfois essuyer les foudres des propriétaires malheureux de chiens qu'il n'a pu sauver. "Ils rejettent toute leur colère sur le vétérinaire, même lorsqu'il n'y avait plus rien à faire pour sauver leur animal. En ville, la relation avec les animaux est différente. A la campagne, les chiens restent à l'extérieur et vont et viennent librement, sans que personne s'y attache. Ici, à Phnom Penh, on vit avec eux, dans la maison. Quand on rentre chez soi, on retrouve son chien qui nous fait fête. Forcément, les liens sont plus forts." Mme Lim [le nom a été modifié] bichonne ainsi Kali, une petite chienne "batarde" âgée de 4 ans. Sans quitter son casque de moto, et tout en tenant dans les bras l'animal à peine perturbé par le thermomètre que le vétérinaire lui a planté dans l'arrière-train, cette quinquagénaire explique toute l'affection qu'elle porte à cette petite boule de poil. "C'est la chienne de ma fille, qui adore les animaux. Aujourd'hui, elle est partie vivre au Canada. Je m'en occupe donc à sa place et veille à ce qu'elle soit en bonne santé." Parfois, la fille de Mme Lim passe un coup de fil, histoire de prendre des nouvelles de Kali. "Elle pleure au téléphone, elle lui parle. Elle y pense beaucoup..." M. Lee, qui observe la scène, a de quoi être satisfait. "Plus tard, nous investirons dans des équipements modernes, notamment des échographes", se prend-il à rêver. Le marché du toutou n'en est qu'à ses débuts. |