 Centre Bophana (Phnom Penh), juillet 2008. Une jeune apprentie dessine le portrait d'une pauvre mère et son enfant, dans le cadre d'un travail sur la souffrance encadré par Vann Nath et Séra © Chheang Bopha
Pendant un mois, une dizaine de jeunes artistes cambodgiens venus de Phnom Penh et Battambang ont participé à un atelier encadré par deux maîtres au style et au parcours différents : le peintre Vann Nath, célèbre notamment pour ses oeuvres relatant la période khmère rouge et l'enfer de la prison S21 auquel il a survécu, et l'auteur de bande-dessinée franco-cambodgien Ing Phousera, connu sous le pseudonyme Séra. Trente jours passés au coeur d'un lieu consacré à la mémoire, le centre de ressources audiovisuelles Bophana, à Phnom Penh, à la recherche du passé, considéré comme matière à réflexion et à création.
Archiver, assimiler, créer "L'idée était de réunir ensemble deux artistes expérimentés et des jeunes apprentis au centre Bophana, en leur fixant pour seule contrainte de travailler à partir des archives", explique Soko Phay Vakalis, maître de conférences en arts plastiques à l'Université française Paris 8 et organisatrice de cet événement, mis en place dans le cadre d'un programme de recherche intitulé "Mémoire, archives et création". "Les étudiants sélectionnés ne sont pas des novices : il ne s'agit pas de leur apprendre à dessiner mais plutôt à partir des archives mises à leur disposition, de les faire réagir de manière singulière. Plus qu'un atelier technique, c'est un véritable travail sur la mémoire et son appropriation par les jeunes", poursuit-elle.
Un échange entre témoins du passé et artistes de demain, qu'il était urgent d'organiser, estime la spécialiste en arts plastiques : "Nous avons la chance de pouvoir encore échanger avec des témoins vivants comme Vann Nath. Et je crois fondamentalement que l'art a aussi à sa manière un rôle à jouer dans cette transmission".
D'abord, apprendre à chercher Les deux premières semaines de formation ont été entièrement consacrées à l'apprentissage des techniques de recherche dans la base de données de documents audiovisuels du centre Bophana, avant de travailler en atelier durant deux jours auprès de Vann Nath et trois avec Séra.
Dans la classe de Vann Nath, les élèves commencent par effectuer les tâches de base d'encollage et de préparation des toiles, avant d'être initiés aux techniques de mélange des couleurs. Pas de difficulté majeure dans cette première étape : les jeunes apprentis ont le sentiment de comprendre aisément ce que l'artiste attend d'eux et de reproduire, avec quelques nuances, ce qu'ils font déjà au quotidien. Mais la technique n'est pas un but en soi, souligne Soko Phay Vakalis : "Le travail de Vann Nath établit un lien avec la tradition de la peinture khmère, quand celui de Séra permet de libérer, d'offrir d'autres palettes, d'autres manières de travailler l'art".
Le chevalet et la terre Deux approches différentes et complémentaires que l'on retrouve jusque dans les supports et les matières utilisés par les deux artistes. "Vann Nath est un peintre de chevalet, d'une toile posée sur un mur, mais surtout pas par terre. Dans l'atelier de Séra, les élèves apprennent qu'il est aussi possible de se servir de la terre sur la toile, de marcher dessus ! C'est vraiment très intéressant pour les jeunes, de découvrir ces deux approches différentes, dans la zone d'affrontement que représente un atelier, s'enthousiasme Soko. Ce que je trouve très fort chez Vann Nath, c'est sa capacité d'accueil : il a un certain âge et une expérience extrêmement forte. Ce n'est donc pas évident de se confronter à un autre artiste qui, même s'il est d'origine khmère, vient de France avec une tout autre manière d'aborder l'art, à l'opposé de la démarche artistique de Vann Nath."
Une liberté totale Peintre de formation, Vann Nath laisse à ses apprentis une totale liberté dans le choix de leurs dessins. Il leur dispense quelques conseils et les aide à expliciter et définir les sujets qu'ils souhaitent représenter dans leurs oeuvres. "Les jeunes dessinent ce qu'ils veulent ! Tout ce qu'on peut leur montrer, c'est comment s'y prendre, mais on ne peut en aucun cas les forcer. Les idées doivent sortir du cœur, pas des influences", énonce le peintre.
A première vue, les jeunes artistes perçoivent les peintures du maître cambodgien comme des oeuvres très "concrètes", aisées à comprendre et à reproduire. "C'est facile de peindre comme Vann Nath. Il prête beaucoup d'attention aux formes", estime Sou Sophy, 21 ans, visiblement peu attentive au travail de mémoire auquel Vann Nath a tenté de l'initier. "Par contre, le travail de Séra, on n'arrive pas à l'imiter. Ses dessins sont trop abstraits et d'un niveau trop élevé au regard de nos capacités", déplore la jeune femme.
Regarder, analyser, interpréter Avant même de peindre, dans la classe de Séra, les élèves apprennent à regarder des images et à les analyser. A eux, ensuite, de les interpréter avec leurs propres points de vue. Une tâche aussi intéressante qu'"énorme", reconnaît l'auteur de bande-dessinée, et particulièrement difficile pour des étudiants qui ne doivent plus se contenter de faire de "belles images" mais être capables d'exprimer un point de vue personnel par rapport au passé.
"Ce n'est pas simple ! Depuis que je suis ici, j'essaye d'aider ces jeunes à structurer et organiser leur travail. Avant qu'ils ne se mettent à dessiner et à faire des images, je veux qu'ils arrivent à mettre sur pied les méthodologies qui les amèneront à réaliser un dessin, explique Séra. A mon sens, il ne suffit pas de dessiner pour dire quelque chose, mais il faut penser, il faut avoir une structure qui consiste à voir, se documenter, faire des recherches. Une fois qu'ils ont assimilé ce premier processus de travail, il faut alors qu'ils réfléchissent à ce qu'ils veulent transmettre. Là, il n'est pas question de copier ou de faire une belle image, mais il faut que ces jeunes arrivent à exprimer quelque chose de personnel. C'est un travail qui demande beaucoup de rigueur et beaucoup de vigilance vis-à-vis de soi-même."
Des exigences pas toujours évidentes à suivre pour ces apprentis, au grand dam de Séra, qui attend d'eux plus de curiosité, plus de questions, plus de réactions et moins de soumission aux ordres. La plupart d'entre eux, par exemple, ne réagissent pas quand l'artiste leur demande de peindre sur un tissus brodé de fils dorés, le portrait d'une femme misérable portant son bébé. Une étudiante finit toutefois par oser une remarque : "C'est une façon d'attirer le regard des gens pour les faire réagir", avance-t-elle. "Il faut un peu les forcer, estime le formateur. Les jeunes n'ont pas l'habitude de suivre des cours rigoureux. Je suis là pour les amener à dépasser le simple plaisir de savoir dessiner."
Un décalage entre la création et la demande Comme ses camarades, Buth Sunrine, 20 ans, venu de Battambang, trouve la méthode de Séra difficile à suivre. Alors qu'il dessine des volutes de fumée sur un tissu sans savoir pourquoi, il confie ne s'être jusque-là exercé que sur des paysages et des portraits figuratifs. Cette fois, il n'a aucune idée de ce que Séra attend de lui... "Il veut que je fasse un dessin avec mes sentiments en m'inspirant d'une photo d'archive. Mais comment peut-on transmettre la mémoire dans un tableau ? Je ne sais pas comment faire, c'est trop abstrait pour nous !", s'agace le jeune homme, avant d'admettre qu'il aimerait être capable de marcher sur les traces de Séra.
A force de travail, Sunrine finit toutefois par y voir plus clair. Il prend le temps de réfléchir avant de se jeter sur la toile et cherche des sujets qui mettent en valeur les images du passé. Il décide de s'inspirer de la guerre. Il crée, il invente… "Désormais, c'est vrai, ma façon de travailler a un peu changé, affirme-t-il plus tard. Je pense que je peindrai des tableaux en m'inspirant de la mémoire. Mais ce ne sera que pour le plaisir, car ce genre de tableaux n'intéresse pas les Cambodgiens aujourd'hui. Ces derniers veulent surtout des paysages. Et il faudra bien que je continue à répondre aux besoins des clients", déplore le jeune peintre.
La guerre : une obsession Alors que le régime khmer rouge n'a pas explicitement été évoqué durant l'atelier, les deux tiers de la production des étudiants, qui ont librement choisi leurs sujets, renvoient à cette période. Il est vrai que les deux formateurs ont eux-mêmes consacré une majeure partie de leur œuvre au passé khmer rouge. "Les garçons sont intéressés par la guerre. Certes, cela a été une réalité mais il n'y a pas que ça ! Il faut dépasser le stade de la fascination et parvenir à celui de la compréhension. Cela exige d'aller voir des documents qui a priori ne vous parleraient pas ou ne vous intéresseraient pas, mais qui vous toucheront peut-être davantage parce qu'ils réveilleront en vous des choses qui sommeillaient", argumente Séra face à ses apprentis.
"Ne soyez pas des bons peintres du dimanche" ! Revoir des techniques de base et les dépasser pour trouver sa propre voie : la tâche était sans doute un peu ambitieuse en moins de quatre semaines. Un deuxième atelier sera donc probablement mis en place pour poursuivre ce long apprentissage. Séra souhaiterait apprendre désormais à ces artistes en herbe à adopter des "démarches fortes" et à ne pas se contenter d'être "des bons peintres du dimanche", "des gens qui savent peindre de belles images, qu'on accroche au mur et puis qu'on oublie". "Le travail qu'ils effectueront n'est pas fait pour être oublié, mais au contraire pour marquer, pour s'inscrire dans le temps", souligne le dessinateur.
Soko reconnaît que le processus de création, sans calquer la démarche de Vann Nath et Séra, demande du temps pour "absorber, apprendre, digérer, oublier, mettre à distance et laisser les choses revenir". "Je pense que nous organiserons un deuxième atelier et je fais le pari qu'avec ceux qui auront continué, nous aurons de belles surprises", soutient Soko, avant d'annoncer l'organisation d'une exposition et la projection d'un documentaire sur cet atelier, l'an prochain.
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