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 Phnom Penh, 27 mars 2008. Vasectomie pratiquée sur un patient de 38 ans avec trois enfants © John Vink / Magnum
Il y a dix ans, le ministère cambodgien de la Santé légalisait une méthode définitive de contraception masculine, dans le cadre de sa politique de réduction de la pauvreté. Les années passent, et cette option contraceptive pourtant très économique reste rarement privilégiée au Cambodge, voire ignorée. Les épouses demeurent celles assujetties à des méthodes de contraception, pour le plus grand bonheur de leurs maris.
Lutter contre la pauvreté Une nuée d'enfants joue à même le sol non loin de leur mère occupée à nourrir le petit dernier de 11 mois. Dans cette frêle cabane, Chhum Ny consacre l'essentiel de son temps à sa jeune descendance, tandis que son mari s'échine comme docker pour 100 000 riels (25 dollars) par mois. C'est en pensant à ses voisins qui s'enfoncent dans la misère à chaque nouvelle naissance que Chanra a accepté sans réfléchir de devenir un porte-parole de l'organisation de santé familiale Rhac (Reproductive Health Association of Cambodia) dans son village d'Andong, à 20 km de Phnom Penh, où ont été relogées les familles expulsées de Sambok Chap. "Mes voisins sont pauvres et ont beaucoup trop de bouches à nourrir. Les enfants ne mangent pas à leur faim et ne peuvent pas aller à l'école. C'est triste", lâche celui qui a pour mission de convaincre ses pairs de réaliser la vasectomie. Une méthode moins confidentielle qu'avant Deux fois par semaine, Dim Chanra patrouille dans son village. Dans sa ligne de mire : les familles avec plus de quatre enfants. Il leur explique les bienfaits de la contraception, mentionnant systématiquement la vasectomie, une opération bénigne qui consiste à ligaturer les canaux déférents pour empêcher les spermatozoïdes de se mélanger au liquide séminal. "Aujourd'hui, cette méthode n'est plus aussi étrangère aux Cambodgiens qu'avant. Des hommes viennent me trouver pour que je les accompagne à la clinique du Rhac se faire opérer. J'encourage les hommes à se faire stériliser plutôt que les femmes car, pour elles, le processus est beaucoup plus long et elles doivent pouvoir continuer à veiller sur leurs enfants", met en avant le représentant, fier d'avoir déjà convaincu seize villageois. Le dernier recours Pen Morn et sa femme ont tout essayé pour mettre fin aux grossesses à répétition. La venue au monde de son onzième enfant l'a finalement décidé à opter pour la vasectomie. Il y a un mois, il a contacté Chanra et accepté de passer sur la table d'opération. "Depuis, j'ai repris le travail normalement. On dit qu'un enfant rend pauvre pour cinq ans. Alors il était temps qu'on s'arrête d'avoir des enfants !", justifie ce père de famille nombreuse. Lui comme sa femme n'ont pas réussi à s'astreindre à l'utilisation du préservatif, de la pilule et autre moyen de contraception non définitif. Une campagne pro-vasectomie La clinique du Rhac a lancé du 20 février à la fin du mois d'avril une campagne de soins contraceptifs gratuits. Une semaine avant la fin de l'opération, témoigne Vong Davy, chirurgienne et responsable de la campagne, 45 hommes se sont déjà présentés pour une vasectomie. Dans la salle d'attente, un trentenaire, père de trois enfants, attend son tour. Il est venu en couple. "Ma femme a déjà subi au moins huit avortements. Cela coûte de l'argent - 20 dollars par opération - alors que mon métier de moto-taxi ne me rapporte que 10 000 riels [2,5 dollars] par jour. En plus, cela l'a énormément affaiblie. Et quand elle prend la pilule, elle tombe souvent malade. On a décidé de régler le problème. Je me fais opérer et comme ça on n'aura plus à se soucier d'avoir d'autres enfants", explique l'homme. Convaincre les maris Vong Davy sait qu'elle doit déployer des trésors de pédagogie pour inverser la tendance qui veut que les femmes soient celles qui supportent les coups de scalpel. "Le plus souvent, les hommes préfèrent pousser leurs femmes à se faire opérer. Ils viennent généralement seulement les accompagner. Alors devant eux, on évoque l'option de la vasectomie, on détaille l'opération pour calmer les angoisses du mari et, surtout, on fait valoir que l'opération pour les femmes est lourde, douloureuse et implique une longue hospitalisation tandis que pour les hommes, c'est l'affaire de moins d'une heure (15 minutes). Trente minutes plus tard, après l'opération, ils peuvent repartir chez eux comme si de rien n'était ! Quand le mari acquiesce, par compassion pour sa femme, on a atteint notre but. On veut que les hommes effectuent cette démarche et cessent de penser que c'est obligatoirement à leur femme que revient cette tâche." Les appréhensions des hommes Chhun Ny, 47 ans, est tout acquise à la cause de la vasectomie. Sa santé est fragile et ses neuf enfants encore en vie ont besoin d'elle, argumente-t-elle. Mais voilà, son mari fait de la résistance. "Il me rétorque qu'il ne veut pas perdre son temps avec une opération dont il se dit pas sûr du résultat et qui pourrait le rendre malade." En retrait derrière elle, Sam Ry, le mari, la taille ceinte d'un krama, ne prête aucune attention aux explications de Dim Chantra, qui régulièrement revient à la charge auprès de lui. Il est catégorique, il ne veut pas entendre parler de "vasectomie" sous son toit. Le silence s'installe que le mari consent à rompre : "J'ai peur que la vasectomie me rende faible. Je suis ouvrier, alors comment ferai-je si je n'ai plus de force ? La solution est simple pour ne plus avoir d'enfants, j'arrête de coucher avec ma femme ! De toute façon, cela fait quelques années que l'on n'est plus ensemble !", lâche-t-il avec un aplomb qui fait sourire quand on sait qu'il y a onze mois il est devenu le père d'un onzième enfant. Les idées reçues sur la vasectomie La chirurgienne du Rhac ne cache pas sa déception. Malgré la communication faite autour de la campagne et la gratuité de l'opération offerte par son ONG, peu d'hommes se sont bousculés au portillon. "Toutes sortes de rumeurs circulent au sujet de la vasectomie, qui alimentent la peur des hommes face à cette opération. Certains sont persuadés qu'elle les rendra impuissants ou encore qu'elle les videra de leur force. D'autres redoutent de voir leurs pulsions sexuelles augmenter, voire de devenir transsexuel. Mais une fois que je leur explique les tenants et aboutissants de cette opération, leurs angoisses s'envolent", assure Vong Davy. Encore faut-il que les maris veuillent bien se présenter à la clinique du Rhac...
Où se pratique la vasectomie ? Une fois la campagne du Rhac terminée, l'opération de vasectomie sera de nouveau payante. Elle est facturée 102 500 riels (soit 25,6 dollars) contre plus du double pour la stérilisation définitive d'une femme (255 000 riels, soit 63,7 dollars). La vasectomie se pratique dans les cliniques de l'ONG, établies dans quatre provinces et municipalités (Siem Reap, Sihanoukville, Takéo et Phnom Penh). Ce service est également proposé dans les cliniques de l’organisation Marie Stopes (Phnom Penh, Koh Kong et Kandal), ainsi que dans certains hôpitaux de référence comme ceux de Siem Reap, Battambang, Pursat et Phnom Penh.
Des maris prévoyants... Ce sont des hommes de condition modeste qui ne disent pas non à la vasectomie. Explication de la chirurgienne du Rhac, Vong Davy : leurs congénères des classes moyennes, les fonctionnaires et autres professions intellectuelles sont hostiles à cette méthode, même si suggérée par leurs épouses, car ils ne veulent pas renoncer à leur fécondité. "Sans s'embarrasser, ils déclarent, et devant leur épouse, que si celle-ci vient à mourir, ils veulent pouvoir donner des enfants à la femme qui prendra sa place ! Et, ajoutent-ils, les femmes rejettent les hommes qui ont perdu leur fertilité...", rapporte-t-elle, laissant planer plus qu'un doute sur la fidélité de ces hommes.
Bouches à nourrir deviendront pension La famille nombreuse est depuis longtemps la norme dans les campagnes cambodgiennes. Plus il y a d'enfants, plus il y a de bras pour aider aux travaux des rizières. "Si on a beaucoup d'enfants, on peut être sûr qu'il y en aura au moins un ou deux qui prendront soin de nous quand on sera vieux. Si on n'en a que trois et qu'ils nous quittent tous, que va-t-on devenir ?", fait valoir Chhum Ny, mère de neuf enfants. Nombre de villageois restent encore imperméables à l'utilisation de moyens de contraception, perçus comme inefficaces voire dangereux, et continuent de s'en remettre aux vertus attribués aux remèdes traditionnels.
Pour en savoir plus sur la vasectomie : - Le site de l'Association française d'urologie propose une fiche qui explique en détails l'opération et précise que la vasectomie est efficace "dans 99% des cas" - Une fiche sur le sujet réalisé dans le cadre de l'émission "C dans l'air" de la chaîne France 5 souligne qu'en France la vasectomie est une "forme de contraception masculine mal connue et souvent taboue" alors qu'aux Etats-Unis elle est "considérée comme une méthode de contraception à part entière depuis les années 60" - La vasectomie est un sujet abondamment traité sur internet. Ainsi de Vasectomy Information, entièrement dédié à cette question avec l'histoire reconstituée de cette méthode ou encore les éclaircissements apportés par un médecin américain présenté comme un spécialiste de la santé reproductive chez les hommes ("Ask the doctor") |