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 Prasat Preah Vihear, 9 mars 2008. Entre la frontière et le pied du temple, un marché cambodgien s'est installé pour "occuper" l'espace. © John Vink/ Magnum Appelées à jouer le rôle de rempart contre d'éventuels empiètements par le royaume thaïlandais, des centaines de familles cambodgiennes sont venues s'installer au pied du temple de Preah Vihear, dans le nord-ouest du Cambodge, à quelques encablures de la frontière khméro-thaïlandaises. Ironie du sort, la survie de cette population dépend presque entièrement du pays voisin. Vivant dans la peur de fermetures intempestives du poste-frontière, elles refusent cependant de plier bagages.
Ils viennent des quatre coins du pays et se sont improvisés vendeurs de souvenirs ou encore portefaix traversant plusieurs fois par jour la frontière. Depuis l'an 2000, plus de 300 familles cambodgiennes ont ainsi répondu à l'appel de l'ancien gouverneur de Phnom Penh, Chea Sophara, qui avait en tête de développer cette zone frontalière isolée, dangereusement convoitée par le voisin. Un projet interrompu avec les émeutes antithaïlandaises de janvier 2003 qui s'étaient conclu par la mise à sac de l'ambassade thaïlandaise.
Un village fantôme ? Le village né de ces arrivées successives n'a jamais été enregistré par le ministère de l'Intérieur. Certains de ses habitants se sont vu interdire des projets d'extension ou de construction de maisons. Ceux-ci ne sont pas non plus du goût des Thaïlandais qui depuis quelques mois refusent de leur vendre des matériaux de construction.
"Maintenant, si on veut réparer notre maison ou se construire un petit abri, on est obligé de traverser le mont pour aller se procurer du matériel au chef-lieu de la province !", peste une vendeuse.
Des infrastructures absentes Pas d'eau potable, pas de centre de soins, pas d'école : le bilan est maigre. Celle que tous appellent "la maman du petit Kim" a débarqué avec les siens au pied du temple du XIIIe siècle dès qu'elle a entendu parler de la réouverture du poste-frontière, en 2000. Elle explique qu'elle a dû se séparer de ses enfants. "Pas d'eau potable, pas d'enseignants, et des risques de malaria en plus ! Ils ne peuvent pas rester avec moi."
Dès qu'un problème de santé survient, tous se tournent vers le voisin. Des ambulances thaïlandaises, bien au fait de la situation, sont d'ailleurs toujours postées de l'autre côté de la frontière... Mais rien que pour le transport, il leur en coûte déjà 1 000 bahts (32 dollars). "Et si les Thaïs ne sont pas de bonne humeur, ils ferment sans prévenir la frontière, sans se soucier qu'on puisse avoir besoin d'être soigné en urgence !", tempête cette vendeuse.
Le commerce, seul espoir La majorité des villageois vendent tout et n'importe quoi aux touristes, qui arrivent pour l'essentiel par la Thaïlande. Des souvenirs, pour moitié eux aussi importés de Thaïlande, des cigarettes, des bijoux, de l'alcool jusqu’aux produits de la forêt.
"Les touristes ne mettent guère les pieds dans notre marché, se plaint Ta Onn, le représentant de la communauté. Cela dit, il n'y a rien d'étonnant vu que les autorités thaïlandaises déconseillent à leurs compatriotes – les plus nombreux parmi les visiteurs – d'acheter nos produits. Elles l'ont écrit sur une pancarte, et maintenant elles le répètent continuellement dans un micro ! Elles disent que ce que nous vendons n'est pas de bonne qualité, que de vulgaires contrefaçons !"
Soutien tacite des autorités Ces installations sauvages du côté cambodgien de la frontière n'ont pas reçu le feu vert des autorités. Cependant, à ce jour, il n'a jamais été question d'expulser ces gens. "C'est bien que ce territoire soit habité, ces villageois protègent notre territoire du voisin thaï dont nous connaissons les velléités expansionnistes. Régulièrement, ils essaient d'avancer leurs positions !", estime Ros Heng, responsable du poste-frontière côté cambodgien.
Depuis que les échanges ont officiellement repris en 2000, le poste-frontière de Preah Vihear a été fermé plus de trois fois. En 2003, en réaction aux manifestations antithaïlandaises à Phnom Penh, les Thaïlandais ont fermé le poste pendant un an. Le petit marché jouxtant le temple avait dû fermer faute de clients. Les commerçants n'avaient malgré tout pas abandonné le site, et des distributions de riz organisées par l'ancien gouverneur de Phnom Penh leur avaient permis de survivre. Il leur avait promis de les soutenir ainsi pendant cinq ans s'ils acceptaient de rester.
"A chaque fois que les Thaïs ferment le poste-frontière, on voit de leurs soldats, en uniforme noir et armés, être déployés. Ils observent. Mais on n'a pas peur ! On est prêt à défendre notre territoire avec nos militaires ! A coup sûr, sans notre présence, les Thaïs essaieraient d'empiéter sur notre territoire", clame une voisine de Ta Onn, une vieille femme qui a fait du nationalisme sa raison de vivre.  Prasat Preah Vihear, 9 mars 2008. Marché entre la frontière et le pied du temple. ©John Vink/ Magnum |