 Phnom Penh, le 1er avril 2004. Inscription du 11e siècle, dénommée inscription Kapilapura, conservée au musée des Beaux-Arts © John Vink / Magnum
Au Cambodge, les professeurs de l'enseignement supérieur secouent la tête d'un air las ou bien arrondissent leurs doigts en forme de zéro quand on les interroge sur le niveau de khmer de leurs élèves. Langue en mal d'uniformisation, mâtinée de mots étrangers et malmenée autant par les jeunes que dans les médias et messages publicitaires, le khmer souffre d'incessantes entorses à la règle que seule une poignée de hérauts universitaires dénonce comme un sacrilège. Leurs appels semblent s'évanouir dans une indifférence quasi générale, en partie dictée par un marché économique toujours plus dominé par l'anglais.
Un constat accablant Des copies truffées de fautes d'orthographe et de syntaxe, Hem Borith, professeur de khmer au lycée Preah Sisowath, l'un des établissements les plus prestigieux de Phnom Penh, dit les collectionner. Et, selon lui, la tendance n'est pas à l'amélioration. Même les manuels et livres en khmer n'échappent pas à ce que les Cassandre n'hésitent pas à qualifier de "dégradation" de la langue khmère.
"En 20 ans de carrière, j'ai vu le niveau chuter. L'orthographe est devenue le cadet des soucis des élèves. Les deux tiers d'entre eux commettent des fautes impardonnables. Ils ne possèdent tout simplement pas les bases", déplore l'enseignant. La faute aux profs ? Un élève de 10e ne cache pas écorcher régulièrement sa langue natale mais il se défend d'en porter seul la responsabilité. "La plupart du temps notre prof de khmer ne se présente pas aux cours. Et quand elle vient, c'est pour ânonner les leçons qu'elle ne fait que survoler pour réussir à couvrir tout le programme, et dans un chahut général car elle ne cherche pas à discipliner la classe. C'est dur de suivre...", justifie l'adolescent. L'apprentissage des règles de grammaire et les dictées relèvent du programme des petites classes. Partant, explique Hem Borith, les enseignants des classes suivantes ne jugent pas utile de revenir sur ce qu'ils considèrent comme "déjà" acquis. Et ce d'autant plus que ces exercices ne donnent plus lieu à des examens et qu'aucun élève ne leur demandera de cours particuliers sur cette matière, ajoute-t-il. "On voit les effets de la réforme du programme scolaire initiée en 1996 par le ministère de l'Education qui a supprimé l'orthographe et la grammaire de la liste des matières enseignées." Une nouvelle méthode qui ne fait pas l'unanimité Ieng Sarith, prof de khmer en classe de 8e, proteste contre la réduction du nombre d'heures consacrées à l'apprentissage du khmer - passé de six à quatre heures par semaine au collège. "Résultat : on passe en revue le programme au pas de cavalerie sans avoir le temps de revenir sur les leçons passées, souvent mal ou pas intégrées par les élèves", souligne-t-il.
La directrice du département de la recherche et de la pédagogie, attaché au ministère de l'Education, Tun Sa Im, défend bec et ongles la nouvelle méthode qui n'a, selon elle, pas mis au rebut les dictées et autres exercices syntaxiques. Certes, "plus facile", cette méthode s'affranchit de l'apprentissage mécanique pour mettre l'accent sur la participation des élèves, l'expression et la compréhension orales, explique la responsable. "Il appartient ensuite aux enseignants de corriger les fautes des élèves. Mais comment faire si les profs sont plus absents que le règlement ne le prévoit et ne se montrent pas assez rigoureux avec leurs classes ?" Inutile devant Tun Sa Im de blâmer les manuels scolaires dont elle juge les contenus "bons". Elle reconnaît que des coquilles s'y sont parfois glissées, "un cas de figure cependant plus récurrent dans les ouvrages publiés dans le secteur éducatif privé et non soumis au contrôle du ministère". Mais face à la carence de documents en khmer à la disposition des élèves, les autorités ont choisi de laisser faire, ajoute-t-elle. Le khmer se relève difficilement des années de guerre "Si un élève est jugé excellent, c'est parce qu'il est intelligent. Mais si un élève échoue à ses examens, c'est la faute de ses professeurs !" Cette phrase s'entend si souvent au Cambodge qu'elle en est presque devenue un proverbe. La société rejette la faute sur le dos des enseignants, et ceux-ci fustigent le système éducatif ou les parents qui ne jouent pas leur rôle de relais éducatif à la maison.
Prum Mol, vice-président du Comité national de la langue khmère, un organe du Conseil des ministres, dépasse ces querelles. Pour lui, la mauvaise maîtrise du khmer est l'un des héritages malheureux des deux décennies de guerre dont a souffert le pays, et plus particulièrement des années khmères rouges. "Ceux qui ont été promus enseignants au sortir du régime de Pol Pot n'avaient pas le niveau. Mais les ressources humaines faisaient défaut, il n'y avait pas le choix... Ces personnes ont ainsi mal formé les enseignants d'aujourd'hui." C'est seulement en classe de 7e que Sophal s'est fait dire qu'il orthographiait mal un mot, pourtant écrit des centaines de fois durant sa scolarité sans que l'un de ses enseignants n'y trouve à redire. Aujourd'hui encore, les professeurs de khmer sont en nombre insuffisant. "Que l'un d'eux ne puisse assurer son cours et on ne trouve personne pour le remplacer", relève le directeur adjoint d'un collège phnompenhois.
Pour Prum Mol, la priorité est cependant ailleurs. Il regrette le manque d'harmonisation de la langue khmère et l'absence de méthodes d'apprentissage précises. L'avantage aux langues étrangères Si le jeune Sophal prend plaisir à améliorer son khmer, ses camarades montrent, eux, plus d'enthousiasme à apprivoiser les langues étrangères, au premier rang desquelles l'incontournable langue de Shakespeare. "L'anglais est plus facile à apprendre et comprendre que ma langue natale. Et avec l'anglais, ou le chinois, je trouverai plus facilement un travail", glisse dans un souffle un ami de Sophal. Cette certitude que l'anglais est un sésame pour accéder au marché de l'emploi est si répandue que les jeunes Cambodgiens négligent de soigner leur khmer. Pour bien faire, avance Prum Mol, le gouvernement devrait imposer aux compagnies étrangères la pratique du khmer et de l'anglais sur le lieu de travail.
La recette que propose Yin Thy, spécialiste de la langue khmère au département de la recherche et de la pédagogie, pour rendre plus attractif le khmer aux jeunes assaillis par les publicités en anglais et rebutés par la difficulté de leur langue, est "d'en simplifier l'usage et d'en faire une langue plus vivante, adaptée à notre temps". Sans quoi, prédit-il un brin alarmiste, les jeunes Cambodgiens commenceront par étudier les langues étrangères avant le khmer. |