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La médecine américaine découvre le "souffle" cambodgien Convertir en PDF Version imprimable Suggrer par mail
Par Patricia Wen, Boston Globe (Etats-Unis)   
18-04-2008

Réfugiés cambodgiens - médecine ©John Vink/ Magnum
Khao I Dang (Thaïlande), 26 octobre 1989. Centre de médecine traditionnelle
dans un camp de réfugiés cambodgiens
©John Vink/ Magnum

Dans d'autres pays que les Etats-Unis, les symptômes de maladies mentales varient, ainsi que les traitements, ce dont les médecins américains commencent à prendre conscience. Un docteur a suivi le cas d'une patiente d'origine cambodgienne installée à Lowell, dans l'Etat du Massachusetts, que ses confrères croyaient folle...

 

Les médecins de Heap You pensaient qu'elle avait perdu la tête. L'immigrée cambodgienne ne cessait de répéter que son cou allait exploser bien qu'un examen médical ne relevait rien d'anormal. Un hôpital l'avait mise sous antipsychotiques. Finalement, cette mère de cinq enfants avait été confiée aux bons soins du Dr Devon Hinton, un psychiatre possédant une clinique dans le centre-ville miséreux de cette ville.

Un vent trop fort
Mme Heap a débarqué dans son bureau un beau jour de printemps voilà dix ans, portant son cou bien droit et rigide, même quand elle sanglotait en racontant sa vie de famille des plus mouvementées. Elle expliqua au Dr Hinton qu'elle refusait de bouger son cou en raison d'un “souffle” excessif, remplissant tout son corps, qui risquait de surgir par sa gorge, de faire exploser ses vaisseaux sanguins et de la tuer.

Le Dr Hinton comprit que cette patiente n'avait pas perdu la raison. Ce professeur assistant formé à Harvard, qui s'est spécialisé dans le traitement des malades originaires du Sud-Est asiatique, n'ignorait  pas que certains Cambodgiens croient que la circulation d'un souffle à travers leurs corps les maintient en bonne santé et qu'une perturbation de cette circulation due à une maladie peut causer une dangereuse éruption, tel un accident vasculaire cérébral.

Changement de traitement
Le Dr Hinton, s'adressant à You dans sa langue maternelle, le khmer, lui demanda de diminuer ses prises d'antipsychotiques et lui prescrivit deux autres médicaments – l'un pour l'aider à dormir, l'autre pour maîtriser ses crises d'angoisse. Il lui recommanda aussi de poursuivre le rituel traditionnel cambodgien qu'elle pratiquait pour aider le “souffle” à l'intérieur de son corps à circuler de nouveau normalement.

Après de régulières séances thérapeutiques avec le Dr Hinton, les émotions de You se sont stabilisées. Et elle finit par croire aux mots de son médecin : “Vous n'allez pas mourir de l'éclatement de vos vaisseaux sanguins dans votre cou”.

Des médecins pionniers
Le Dr Hinton a été l'un des premiers à appliquer sur le terrain une campagne nationale visant à offrir des soins en psychiatrie qui prennent en compte les spécificités culturelles de chaque groupe d'immigrés, le plus souvent dans des cliniques situées dans des zones urbaines. Ces cliniciens sont tout à la fois des anthropologues culturels, des psychiatres professionnels et des enquêteurs médicaux. Un aspect clé de leur travail consiste à diagnostiquer correctement des maladies mentales qui s'expriment chez ces patients par des douleurs physiques, des maux de tête ou d'estomac.

Quand le corps exprime le mental
“Il est fréquent de voir les émotions s'exprimer via des symptômes corporels”, explique le Dr Glenn Saxe, un psychiatre de l'Hôpital pédiatrique de Boston qui a aidé à mettre sur pied un centre de soins psychiatriques pour les réfugiés somaliens.

Pour les nouveaux venus dans ce pays – aujourd'hui, un Américain sur huit est né à l'étranger – les problèmes mentaux sont un concept étranger, voire stigmatisant, et nombre d'immigrés d'Amérique latine, d'Afrique et d'Asie sont plus à même de se plaindre de leurs maux physiques plutôt que de s'adresser à des services psychiatriques.

 

Camps - réfugiés - cambodgiens - médecine ©John Vink/ Magnum
Khao I Dang (Thaïlande), 26 octobre 1989. Centre de médecine traditionnelle
dans un camp de réfugiés cambodgiens
©John Vink/ Magnum


Des services plus adaptés
Au cours des dernières années, les spécialistes de la santé mentale ont lancé un certain nombre d'initiatives nouvelles en vue d'améliorer les soins psychiatriques à destination des immigrés. Le Département de santé mentale du Massachusetts, ainsi qu'une équipe de chercheurs, apprennent aux médecins de premiers soins à identifier les symptômes physiques qui peuvent dissimuler des troubles mentaux.

Les cliniques de premiers soins de Somerville et de Cambridge, dirigées par l'Alliance Santé Cambridge, vont encore plus loin, en proposant des programmes éducatifs informatisés en portugais, espagnol et créole, visant à enseigner aux immigrés que la fatigue, les troubles intestinaux et autres maux physiques, ainsi que le mal du pays et la solitude, peuvent être les signes d'une dépression.

La psychologie transculturelle
Les chercheurs rappellent que la psychologie transculturelle était autrefois reléguée en périphérie des  pratiques de santé mentale, regardée comme une sorte d'attraction exotique aux côtés de la médecine classique. Mais depuis qu'un chirurgien général a établi, en 1999 dans un rapport sur la santé mentale, que l'impact de la culture avait été “historiquement sous-estimé”, un nombre croissant de cliniques spécialisées dans les besoins des immigrés ont ouvert.

Nombre d'entre elles ont associé des pratiques traditionnelles issues des pays dont leurs patients sont originaires à des traitements occidentaux classiques, et ont recruté des traducteurs et du personnel qui partageaient les mêmes racines que leurs patients immigrés.

Une science à ses débuts
Comme beaucoup d'autres cliniciens, le Dr Hinton, qui exerce aux Services de suivi psychologique d'Arbour, à Lowell, fait attention à ne pas généraliser à l'excès au sujet des groupes ethniques. Tous les Cambodgiens présentant des troubles d'anxiété, par exemple, ne vont pas nécessairement se focaliser sur une douleur au cou. De même, certaines douleurs à cet endroit sont effectivement de vraies douleurs et à ce titre nécessitent un suivi au rayon X.

Cependant, au cours de plus de deux décennies passées à travailler avec des réfugiés originaires d'Asie du Sud-Est, le Dr Hinton a identifié plus de 400 patients cambodgiens se plaignant de problèmes de cou chez qui ont été diagnostiquées des crises de panique et d'anxiété. Dans les travaux de recherche qu'il a publiés, il appelle ce phénomène “le syndrome du cou douloureux” [“sore-neck syndrome”].

Selon le Dr Hinton, chaque groupe d'immigrés présente une “ethnophysiologie” qui lui est propre, c'est-à-dire la manière dont ils perçoivent les mécanismes internes à leur corps. Ainsi, souligne-t-il, les cultures anglaise et allemande parlent souvent de plaintes “concentrées sur le coeur” quand il s'agit de problèmes d'anxiété, alors que les cultures latino-américaines se réfèrent, elles, à des “attaques nerveuses”.

La croyance khmère du “souffle”
Le Dr Hinton précise que nombre de Cambodgiens accordent de l'importance au souffle, lequel doit sortir régulièrement par leurs pieds et par leurs mains. Mais si leurs extrémités viennent à refroidir, peut-être à cause d'une réaction physique involontaire au stress, ils s'inquiètent que ce souffle soit en train d'être pris au piège dans leur torse.

Pour cette raison, continue le Dr Hinton, ils développent des peurs culturellement enracinées au sujet de ce souffle prisonnier, craignant de le voir jaillir à tout moment de leur cou. C'est alors, estime-t-il, son travail que de renverser cette façon de penser catastrophique, qui amplifie les problèmes et qui peut conduire certains médecins non familiers avec la culture cambodgienne à penser à tort que le patient est psychotique.

La pratique des ventouses
Lors de ses séances avec You, le Dr Hinton lui demandait de faire pivoter son cou à plusieurs reprises devant lui, une façon de la convaincre que faire un tel mouvement ne la terrasserait pas. Il l'a encouragée par ailleurs à suivre les traitements en vigueur dans son pays natal afin de l'aider à la soulager de son stress, tels que l'utilisation d'une ventouse, placée sur le front durant plusieurs minutes afin d'aider le souffle à circuler à nouveau. Le retrait de la ventouse laisse une marque circulaire rouge, similaire à une brûlure gonflée, qui peut rester apparente plusieurs jours durant.

“Cela m'aide à évacuer mon mal de tête”, explique You, 50 ans, interrogée chez elle à Lawrence. Sa thérapie avec le Dr Hinton l'a convaincue : elle ne mourra pas d'une “surcharge de souffle”, affirme-t-elle, ajoutant ne plus être accablée de soucis comme avant.

Respecter les traditions culturelles
Cependant, de temps à autre chez elle, elle recourt encore à la technique des ventouses qu'elle a apprise de ses grands-parents au Cambodge, et a depuis encouragé ses enfants à en faire autant. Elle continue par ailleurs à prendre ce qu'elle appelle les “médicaments du Dr Hinton”, c'est-à-dire des somnifères et des antidépresseurs.

Le Dr Hinton considère que ses encouragements à la pratique des ventouses l'ont aidé à gagner la confiance de sa patiente, ce qui explique en partie pourquoi elle continue à lui confier ses problèmes de famille et d'argent.

Finalement, le Dr Hinton a diagnostiqué chez Mme Heap une dépression et des crises de panique, fréquents chez les réfugiés cambodgiens, particulièrement ceux qui ont traversé le brutal régime khmer rouge, responsable de la mort de plus de 1 million de personnes à la fin des années 1970.

Cet article publié dans le Boston Globe, et traduit en français et en khmer par Ka-set est reproduit avec l'aimable autorisation de la direction de ce quotidien américain.



Un travail de longue haleine
Le Dr Francis Lu, un spécialiste de la diversité culturelle au sein de l'Association psychiatrique américaine, qui connaît le travail du Dr Hinton, ne cache pas que le clinicien américain moyen trouverait intimidant d'entreprendre de saisir les nuances de tous les groupes culturellement différents qui vivent dans ce pays. “Nous ne connaissons pas toutes les complexités de centaines de cultures mais cela ne veut pas dire que nous baissons pour autant les bras”, fait-il observer. “Il existe déjà un ensemble de connaissances que nous recueillons. Au moins nous devrions savoir ce que nous ne savons pas.”

 
Ka-set.info