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"Clichés chams" (1) : les illustres aïeux de Saeth Mith
Par Emiko Stock   
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22-08-2008

Clichés chams - Saeth Mith © Emiko Stock
Kompong Chhnang (Cambodge). Saeth Mith, premier portrait d'une série consacrée à la communauté musulmane du Cambodge
© Emiko Stock

Chaque troisième vendredi du mois, la chronique "Clichés chams" se proposera d'aller au-delà des représentations figées et uniformes de la communauté musulmane du Cambodge en croisant une série de portraits pluriels la révélant dans toute sa diversité. Elle s'attachera à contourner les idées reçues en égrenant quelques "clichés", ici d'un personnage - contemporain ou ancien, historique ou mythique - là d'un objet - rituel, quotidien - avec le souci de mettre en relief une multitude de référents "chams". Les puristes s'étonneront de l'emploi du terme "Cham" - normalement réduit aux seuls descendants du royaume du Champa  - pour couvrir l'ensemble d'une communauté musulmane cambodgienne, dépassant ce seul "groupe ethnique". Il s'agit d'un écho à l'acception générale khmère du mot "Chams", qui amalgame l'ensemble des musulmans du Cambodge. Premier volet de ce nouveau rendez-vous mensuel à suivre sur Ka-set.info : le portrait d'un certain Saeth Mith, au patronyme chargé d'histoire et de mystère.


L'appel à la prière traverse le village de Chrok Romirt à Kompong Chhnang. De son bras valide Saeth Mith s'active, récitant la phrase sacrée d'introduction au Coran, puis posant la "kopeah" - la calotte musulmane - en point final sur sa tête. "C'est en vieillissant que je me suis intéressé à la religion. De son vivant, mon père ne m'a même jamais vu prier, je préférais le foot !", rit-il en se pressant d'un pas sportif vers la mosquée.


Ailleurs, dans un monde musulman, Saeth Mith aurait pourtant de quoi être prédisposé à la théologie : résonnant comme une ode à la naissance même de l'islam, le nom "Sayyid" en arabe, dont Saeth est le dérivé, se fait l'écho des Califes et du prophète Mohammad, et par la suite de leurs descendants. "Les anciens relataient sans cesse l'érudition des Saeth, et la puissance qu'ils tiraient de ces connaissances secrètes et ésotériques… On dit qu'ils étaient magiciens…", chuchote-t-il sur le ton de la confidence.


Les tombes de Saeth en témoignent au Cambodge : encore souvent vénérées, y compris des Khmers qui les connaissent, on en attend protection et prospérité, à l'image de ces illustres ancêtres. Mieux vaut gagner leurs faveurs… Leurs pouvoirs et leur puissance guerrière grandissent au fur et à mesure que se racontent les légendes chames. Le long des côtes aujourd'hui vietnamiennes, ce sont les histoires d'amour de princesses locales et d'étrangers mystérieux, et d'amitiés d'ascètes humanistes qui feraient des Sayyid venus d'Arabie les premiers à avoir converti le royaume du Champa à l'Islam. Mais surtout, les épopées s'étendent sur les combats désespérés de tel ou tel Saeth, général éternellement fidèle à son roi, guerrier livrant bataille jusqu'à son dernier souffle. Ces combattants sont même commémorés dans les cérémonies de possession avant même que les esprits des rois du Champa qu'ils défendaient ne soient invoqués. Ce sont eux, qui à travers les chroniques chames ou khmères, ont laissé le souvenir de héros ou de rebelles, dévoués à tel prince, révoltés contre tel autre. Dans un Cambodge en proie aux luttes intestines de pouvoir, les Saeth ont payé le prix fort des répressions royales au XIXe siècle.


A l'évocation de ces souvenirs vieux de deux à trois siècles, Saeth Mith hausse les épaules, disant avoir oublié, comme nombre de ses congénères, cet épisode sanglant, pour mieux célébrer l'intégration des Chams au royaume khmer.


L'homme au nez fin, marque héritée de ses illustres ancêtres, n'a pas besoin de dérouler la liste des fonctionnaires des ministères, où figure un grand nombre de Saeth ou de Chams qui, sous un nom musulman ou khmer, ont rejoint les plus hauts postes de l'appareil étatique, pour s'enorgueillir de son nom. Il lui suffit d'exhiber avec fierté quelques médailles de sa carrière de soldat.


Cependant, son héritage le rattrape toujours. Son père, lui-même militaire de carrière, avait, dans la droite lignée des guerriers Saeth, pris les armes pour soutenir le "protecteur du royaume" d'alors : Lon Nol. Saeth Mith suivra ses traces. Mais à ce moment du récit, il s'empresse de préciser : "Ce qui est important, c'est qu'ensuite j'ai rejoint l'armée de Heng Samrin, c'est-à-dire de Hun Sen, car c'est lui qui était devenu notre nouveau dirigeant, notre protecteur".


Saeth Mith a régulièrement échappé à la mort portée tantôt par une balle tantôt par une mine dont son corps porte encore les traces. Mais la protection des plus grands ne l'empêchera pas de perdre un oeil ainsi que des doigts, à jamais paralysés. Et s'il a également perdu un bras, ce n'est pas à la guerre mais en tentant de survivre. "Je me suis établi avec ma femme dans son village natal à Kompong Chhnang, célèbre depuis toujours pour ses forgerons. Des voisins ouvraient les mines pour en récupérer les métaux et les revendre. Je leur ai répété que c'était trop dangereux. Mais comme ma paye de footballeur militaire d'alors ne suffisait pas, je m'y suis mis à mon tour. Au bout de la troisième journée de cette activité, une mine m'a éclaté dans la main ».


C'est la fin du renom de Saeth Mith, non comme descendant de calife ou de puissant guerrier, mais comme footballeur. Du temps de sa gloire sportive, certains Chams le reconnaissaient dans les rues des petites et grandes villes où il allait jouer, et se faisaient prendre en photo à ses côtés. Il voyageait alors de province en province… et "de fille en fille", ajoute sa femme dans un regard brillant mêlant jalousie et fierté. Sa carrière tant sportive que militaire prend fin, laissant pour tout souvenir une petite armoire pleine de trophées et de médailles, trônant en bonne place entre le Coran et la télévision, au fond de la maison.


Saeth Mith rebondit. La mise en place de l'Apronuc [Autorité provisoire des Nations unies pour le Cambodge] fin 1991 lui offre de devenir l'interprète en français d'autres musulmans, les Tunisiens responsables de l'hôpital de Kompong Chhnang. L'arrivée massive d'ONG, et plus particulièrement celle de Quakers américains en 1994, lui permet ensuite de prendre en charge l'organisation de tournois handisport.


Aujourd'hui, le quinquagénaire dit avoir tout son temps pour aller prier, alors tous les jours il se rend à la mosquée. Et puis, il lui reste le sport, celui que l'on regarde... Comme le football qu'affectionne son unique fils, rapide et précis sur le terrain. Le jeune Kamel, abatteur de bœufs quand il ne tâte pas du ballon, n'est pas allé au-delà des brèves études religieuses menées dans le sud de la Thaïlande voisine. Il n'a pas suivi la lignée des Saeth grands théologiens ou redoutables chefs de guerre. Mais dans une fratrie où les filles dominent, il est porteur d'espoir pour les siens car le seul à pouvoir perpétuer la dernière tradition des Sayyid, celle de la transmission du nom par le père. Un enfant à venir dans le ventre rond de sa femme fait l'objet de toutes les préoccupations du futur grand-père : "Si c'est un fils, le nom des Saeth de ma branche sera sauvegardé", confie-t-il dans l'expectative. "Si c'est une fille - se console la future grand-mère - au moins elle aura le beau nez arabe de la lignée paternelle !".

 

 

 

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Pour en savoir plus

Cambodge - Chams - Ka-set.info

L'auteur

Emiko Stock est doctorante en ethnologie, à l'université Paris X Nanterre. Elle s'intéresse aux Chams depuis 1998 et est basée au Cambodge depuis 2000.

Son site : Du fin fond du grenier

Quelques repères
Lexique sur les musulmans et l'Islam au Cambodge

 

 


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