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Les Gens du Building (1) : Il était une fois à Phnom Penh deux Buildings
Par Stéphanie Gée   
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30-05-2008

© John Vink / Magnum
Phnom Penh,  6 janvier 2008. Le Building blanc n'est pas mort,
soutient son concepteur Vann Molyvann, qui croit une rénovation
possible
© John Vink / Magnum

Building gris, Building blanc. Deux chefs d'oeuvre du patrimoine phnompenhois, deux destins peu enviables. Le premier a été réduit à une aberration architecturale, à jamais défiguré ; le second a été métamorphosé sous les coups de boutoir d'habitants expansionnistes et du temps, et continue d'abriter quelque 400 familles. Introduction architecturale à la chronique "les Gens du Building", qui vous sera proposée chaque dernier vendredi du mois et s'intéressera à la population plurielle faite de fonctionnaires, de commerçants, d'artistes ou encore de prostitués du Building blanc, dont plus d'un a annoncé la disparition prochaine. En leur donnant la parole, nous voulons nous faire la mémoire d'un haut lieu urbanistique et partager les joies et inquiétudes du quotidien de ceux qui en font l'âme.

 

Une époque créative
Building blanc, Building gris. Deux barres de logements collectifs qui, à leur sortie de terre le long du boulevard Sothearos, à Phnom Penh, ont modifié la physionomie d'une cité basse et composée jusque-là de maisons individuelles.

Tous les ingrédients étaient réunis : croissance démographique et politique de grands travaux impulsée par un Norodom Sihanouk alors chef d'Etat associées au génie d'architectes au premier rang desquels le bouillant Vann Molyvann [lire ci-contre "Vann Molyvann en quelques dates"], qui voit là l'opportunité d'innover.

On est au début des années 1960 dans un Cambodge encore grisé de cette indépendance fraîchement acquise (1953). Au menu des grands projets à mener, l'ambitieux aménagement du Front de Bassac, qui doit comprendre des blocs d'habitations et un théâtre national (le théâtre Suramarit, qui fut victime d'un incendie en 1994 et ses ruines ont été réduites à néant entre décembre 2007 et février 2008).

Des experts étrangers détachés auprès du gouvernement cambodgien sont à loger, ainsi que les athlètes attendus dans le cadre des tout nouveaux jeux Ganefo (Jeux des nouvelles puissances émergentes) que le royaume s'est proposé d'accueillir. En parallèle, une politique de logements sociaux est inaugurée.

Un chantier d'envergure
"Nous devions faire face à un certain nombre de contraintes, se souvient Vann Molyvann. Tout d'abord, la zone étant basse et facilement inondable, nous avons dû draguer des alluvions du fleuve pour consolider le sol. Mais il aurait fallu attendre vingt ans avant de construire, le temps que ce sable se tasse et adhère complètement à l'ancien remblai. Pour éviter tout risque d'affaissement, il a été décidé que ces immeubles n'excéderaient pas quatre étages. Ensuite, il y avait une échéance à respecter. Nous disposions de dix-huit mois pour mener simultanément la construction du Stade olympique et l'aménagement du Front de Bassac. On a terminé dans les délais mais on a dépassé le budget qui nous avait été alloué !"

Vann Molyvann hérite de la coordination des travaux du Front de Bassac, aidé dans cette entreprise par des experts étrangers. N'étant soumis à aucune directive, l'architecte trentenaire se lance dans l'expérimentation. "J'ai profité de ce que j'ai appris en France pour le mettre en application."

Un habitat en rupture
"La question qui se posait alors était comment faire vivre des Cambodgiens dans une HLM [habitation à loyer modéré] ? Nous sommes des paysans. Or il fallait introduire l'idée d'habiter dans des étages superposés !"

Vann Molyvann obéit alors à deux concepts : celui du système français des HLM pour le bâtiment du fond, le Building gris, et celui de l'habitation de masse - sur l'exemple de l'Unité d'habitation de Marseille (1946-52) - pour le Building blanc. Il se fait fort d'adapter ces modèles architecturaux aux impératifs locaux, à commencer par les spécificités du climat tropical.

Il apprivoise les matériaux, instaure des systèmes de ventilation naturelle, dont profitent pleinement des logements traversants, surélève l'ensemble sur des pilotis, sur le mode de l'habitat traditionnel, alterne les pleins et les vides, dispose les étages en tiroirs et les claustras en rangées, le tout pour briser la monotonie de la ligne droite et éviter à tout prix l'effet "mur de béton". Au final, un ensemble aéré, sobre et élégant.

Image
Phnom Penh, 9 janvier 2008. Pour le Building blanc, l'architecte cambodgien Vann Molyvann a appliqué un concept du Corbusier
© John Vink / Magnum


Dans le Building blanc, 325 mètres de couloirs-rues desservent à chaque étage les appartements et soudent les blocs dont la séparation est marquée par des cages d'escalier ouvertes aux quatre vents. Chaque logement bénéficie d'une vue sur le fleuve et du confort moderne à l'occidental.

Le résultat s'intègre à merveille dans la ville. "Les étrangers qui y vivaient étaient très contents de leurs logements. Ainsi en était-il de Madeleine Giteau [alors curatrice du Musée national de Phnom Penh au titre de l'Ecole française d'Extrême-Orient], qui était enchantée !"

Les appartements du Building blanc sont achetés "sur plan", une grande première dans le pays. L'idée, rappelle Vann Molyvann, était de faire accéder les fonctionnaires à la propriété. Au terme de dix ans de location, ils devenaient les héritiers légaux du trousseau de clés. En un clin d'oeil, le bâtiment se remplit. L'architecte au collier de barbe le concède, il s'agit de l'une des oeuvres dans laquelle il a le mieux appliqué le Modulor du Corbusier.

Quel avenir ?
Building gris, building blanc. Quand on aborde l'état actuel de ces deux constructions, le visage de Vann Molyvann se rembrunit. Il n'a pas de mots assez durs pour condamner le massacre du Building gris, opéré par un architecte viêtnamien au début des années 1990. "Il a bouché les ouvertures, pourtant là pour procurer de la fraîcheur, il a égalisé les étages et mis à terre toute l'esthétique du bâtiment ! C'est une pure hérésie ! Ils dépensent aujourd'hui des fortunes en air conditionné alors que ce bâtiment a été conçu pour pouvoir s'en passer !"

Il fustige également l'utilisation "extensive" faite de l'espace, avec notamment l'obstruction du rez-de-chaussée aménagé en appartements. Son verdict n'est pas en demi-teintes : "Cela relève d'un manque de professionnalisme criant, je dirais même que c'est du vol d'espace public !"

Quant au Building blanc, le plus détérioré mais aussi celui qui a reçu le moins de coups de couteau dans sa structure initiale, des abcès lui ont poussé - pièces fermées accrochées à sa façade dans un effort effréné de gagner par tous les moyens de l'espace - et le manque d'entretien a condamné l'astucieux réseau d'évacuation des eaux usées et autres ingéniosités qui en faisaient un immeuble salubre et agréable à vivre.

Le Building blanc n'est cependant pas mort, veut croire Vann Molyvann, qui prêche pour une possible rénovation, qui ne peut se faire selon lui qu'avec "la bénédiction de ses habitants et une volonté politique". Une telle réhabilitation a un coût que le ministère de la Culture, actuel propriétaire de Building, n'est pas forcément prêt à concéder, d'autant que ce quartier de la capitale est soumis à de fortes pressions foncières, spirale spéculative oblige.

Le ministère reste pour l'heure muet sur le sort qu'il entend réserver à l'une des dernières survivances de l'art architectural du Sangkum Reastr Niyum.

Des vies en suspens
Aujourd'hui pris dans l'ombre d'un imposant et flambant neuf ministère des Relations parlementaires et sis dans un quartier happé par une modernité faite de béton massif et de clinquant, le Building blanc échappera-t-il à la démolition ou à une reconversion tout aussi fatale du type de celle qui a eu raison du Building gris ? Le compte à rebours a commencé.

Ka-set.info
 
 

Pour en savoir plus

Lire aussi sur Ka-set
- Les gens du Building (2) : Echec et mat sur café noir (27-06-2008)
- Les gens du Building (3) : Au salon des belles-de-nuit (29-08-2008)
- Les gens du Building (4) : La probité pour bâton de vieillesse (26-09-2008)
- Les gens du Building (5) : Linda met les jeunes à la console (24-10-2008)

Vann Molyvann en dates
1926 : Naissance à Ream, province de Kampot, au sud du Cambodge
1944 : Baccalauréat obtenu au prestigieux Lycée Sisowath de Phnom Penh
1946 : Etudes de droit à la Sorbonne, à Paris
1947-1952 : Etudes à l'Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris, puis en art khmer à l'Ecole du Louvre
1954-56 : Architecte à Paris
1956-62 : Nommé par Norodom Sihanouk architecte en chef des constructions d'Etat, à son retour au Cambodge
1962-64 : Secrétaire d'Etat aux Travaux publics et Télécommunications
1965-67 : Premier recteur de l'Université royale des Beaux-arts
1967-69 : Ministre de l'Education nationale et des Beaux-arts
1972-79 : Travaille comme architecte en Suisse
1979-87 : Mène diverses missions dans le monde dans le cadre du programme onusien Habitat
1993-98 : Nommé à son retour au Cambodge ministre d'Etat à la Culture, les Beaux-arts, l'aménagement du territoire et la construction
1995-2001 : Nommé à la tête de l'Autorité Apsara chargée de veiller sur le patrimoine d'Angkor
1996 : Elu membre de l'Académie française d'architecture
2002 : Reçoit de Norodom Sihanouk la Grande Croix de l'Ordre royal du Cambodge

Certaines des réalisations majeures de Vann Molyvann
La Salle de conférence Chaktomuk (1961), le Monument de l'indépendance (1962), le Complexe sportif national (1964), le groupe des "Cent maisons" construit pour loger le personnel de la Banque nationale du Cambodge (1965-1967), le Palais d'Etat de Chamcar Mom (1966), le Théâtre national Suramarit (1968), le Collège de formation des enseignants, aujourd'hui l'Institut des langues, sur le campus universitaire de l'Université royale de Phnom Penh (1972)...

Bibliographie sur l'architecture cambodgienne
- Modern Khmer cities, Vann Molyvann, Reyum, Phnom Penh, 2003, 235p. (EN)
- Building Cambodia : "New Khmer architecture" 1953-1970, Helen Grant Ross et Darryl Leon Collins, préface du roi Sihamoni, The Key Publisher Company Limited, 2006, Bangkok, 334p. (EN)
- Cultures of Independence, an introduction to Cambodian Arts and Culture in the 1950's and 1960's, Reyum, sous la direction de Ly Daravuth and Ingrid Muan, 2001, Phnom Penh. (EN/KH)
- Phnom Penh à l'aube du XXIe siècle, ouvrage mené sous la direction du Bureau des affaires urbaines de Phnom Penh, Atelier parisien d'urbanisme, 2003, France (Besançon), 123p. (FR)
- Phnom Penh, développement urbain et patrimoine, Ministère de la Culture et Atelier parisien d'urbanisme, 1997, France (Saint-Ouen), 160p. FR
- Phnom-Penh d'hier à aujourd'hui, Michel Igout, préface de Norodom Sihanouk, White Lotus, 1993, Bangkok, 179p. : Phnom Penh à travers les époques depuis la fin du XIXe siècle jusqu'au début des années 1990. Très belle collection de photos et cartes. (FR)

Le Building, au cinéma et sur la Toile
- Le papier ne peut pas envelopper la braise, film de Rithy Panh, 2007, 90 mn : rencontre dans leur quotidien d'un groupe de prostituées vivant au Building (en khmer avec sous-titres en français et en anglais selon les versions)
- www.johncaserta.com/khmerarch : Mise en ligne de quelques photos de l'architecture des années 1960, dominée par l'oeuvre de Vann Molyvann (EN)
- www.ka-tours.org : KA Tours organise des visites, payantes, dans Phnom Penh, à la découverte de constructions érigées depuis 1953, l'année de l'indépendance du Cambodge. Des étudiants en architecture guident avec bonheur les promeneurs certains dimanches (voir le programme) (EN)
- www.phnompenh.gov.kh/english/history.htm : Une brève histoire officielle de Phnom Penh et de ses monuments proposée par la municipalité de la capitale du Cambodge (EN)

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