 Le Building (Phnom Penh), le 21 janvier 2008. Ta Barang règne sur le petit monde des joueurs d'échecs dans un café au rez-de-chaussée de l'immeuble phnompenhois © Stéphanie Gée
Dans l'univers du Building, situé dans le quartier Bassac de la capitale du Cambodge, grouille un monde hétéroclite fait de fonctionnaires, de commerçants, de retraités, d'artistes, de prostitués... et de joueurs d'échecs ! A toute heure de la journée, ces derniers se retrouvent chez l'inénarrable Ta Barang, pour goûter son café et tâter de l'échiquier. Un rendez-vous d'habitués où la bonne humeur est toujours de mise, un petit établissement aux airs de café de commerce où il fait bon s'adonner à la philosophie de quatre sous. En toute simplicité et loin des soucis du quotidien.
Au café du rez-de-chaussée du Building, on patiente. Des cols blancs en tout genre, et des étudiants. Le propriétaire des échiquiers n’est pas encore arrivé. Pour tromper l’attente, on devise. "Apprendre une langue étrangère est essentiel. Comme savoir cuisiner. Avec ces deux compétences, on peut gagner sa vie correctement. C’est le cas de ma soeur. Elle travaillait dans le restaurant d’un barang [expatrié blanc]. Eh bien, non seulement elle avait droit à ses week-ends de libre mais elle a pu aussi mettre de l’argent de côté. C’est sûr, faut pas travailler pour des Cambodgiens, sans quoi on est d’astreinte sept jours sur sept !", lance un jeune homme replet. Son voisin, la cinquantaine entamée, le rejoint dans son propos : "Oui, c’est vrai ce que tu dis. Comptable aussi ça rapporte bien. C’est ce que fait ma nièce. Et puis, c’est pas difficile comme boulot !" Un café d’habitués Un professeur de langue fait irruption, son casque de moto à la main. Entre deux cours, il s’est éclipsé de son école pour tâter un peu de l’échiquier. "Où est Ta Barang ?", s’enquiert-il avec impatience. C’est ainsi qu’on surnomme le détenteur des échecs, en raison de sa forte carrure et de sa moustache qui l’apparentent à un Occidental. On ne lui loue pas ses jeux, nous explique-t-on, tout un chacun étant libre de disputer une partie sans avoir à mettre la main au portefeuille. "Quand on parie de l’argent, alors là chaque joueur doit s’acquitter de 1 000 riels auprès de Ta Barang. Quand ce n’est que pour le plaisir, on lui offre des cafés !", explique un habitué du troquet que se sont appropriés les mordus d’échec et mat du Building. "A ce jeu, on est bon ou on ne l’est pas ! C’est un don, c’est comme ça", assène un vieil homme sur le ton de celui qui déclame de grandes vérités universelles. Ta Barang vient de descendre les étages du Building avec les boîtes tant convoitées. Si ce n’est pas lui qui livre la drogue quotidienne à ce club de gentlemen, c’est son fils. On prend place sans plus attendre. On se pousse, cinq jeux d’échec sont déployés sur les tables. "Ne nous prenez pas en photo aujourd’hui [vendredi], les gens vont croire qu’on ne travaille pas ! Revenez le week-end, c’est mieux !", lâche l’un d’eux, soucieux de véhiculer une image de fonctionnaire consciencieux. Il juge utile de se justifier : "Pourtant, on n’a pas à se cacher, c’est un jeu intelligent..." Parties d’échecs endiablées Le brouhaha est dominé par le déplacement sonore des pièces, ponctué de cris de guerre poussés par surprise par les joueurs lorsqu’ils infligent un "échec" ou un "échec et mat" à leurs adversaires. Les spectateurs sont plus nombreux que les joueurs, les premiers y allant de leurs conseils aux seconds à condition, bien sûr, qu’aucune somme d’argent ne soit en jeu. "C’est de la triche ! Si tu as gagné, c’est parce que le kru [maître, assis à côté] t’a aidé !", accuse soudainement un joueur d’un ton qui ne souffre aucune réplique de son partenaire. On sourit devant ses manières peu cordiales. Il aime pousser l’adversaire à la faute, en le pressant de jouer vite, sans lui laisser le temps de la réflexion. La bataille qui se joue sur le damier, par pions interposés, est aussi psychologique. "Vas-y jeune homme !", lutine un ancien qui semble vouloir donner une leçon à son cadet. Tout est motif à se chahuter, à déstabiliser l’autre. Si les échanges verbaux sont parfois durs, aucun dérapage n’est à déplorer. De toute façon, en un froncement de sourcils, Ta Barang, en ancien soldat, rétablit l’ordre. Ta Barang, l’esprit des échecs Bermuda, chemise colorée et, avant qu’il ne rase tout il y a quelques mois, pattes broussailleuses coulant le long de ses joues et natte ramassée en chignon. Celui qui règne sur ce petit monde est, raconte-t-il, tombé en amour avec les échecs tout petit. "Personne n’y jouait dans ma famille. J’ai appris en fréquentant les coiffeurs de rue. En ce temps-là, les clients patientaient toujours en disputant une partie d’échecs." Ta Barang confectionne lui-même ses jeux. Il sculpte dans le bois ses chevaux, et s’aide de "machines" pour fabriquer les pièces plus simples. "L’important, c’est d’avoir un bois résistant car les joueurs sont sans pitié avec les pions !" A la demande le plus souvent d’étrangers, il réalise des jeux d’échecs uniques, qu’il facture 400 dollars. Un moyen de compléter ses maigres revenus. Mais les temps sont durs, confie-t-il. Le père des échiquiers remonte chez lui chercher le plus beau jeu de sa collection pour nous l’exhiber. A son retour, il se lance dans un minutieux descriptif : "Là, vous avez le sous-marin [la tour] ; le cheval, c’est en fait un bombardier ; les fous, ce sont les courtisans du roi et de la reine ; et les simples pions représentent le peuple. Le scénario des échecs est simple. Le roi envoie tout le monde au combat anéantir l’ennemi dans le but de vassaliser l’autre roi. Et une fois la bataille livrée, les ennemis qui passent dans le camp adverse deviennent aussi puissants qu’une reine. C’est comme s’ils avaient le rang de maîtresses. On pourrait faire un parallèle avec la politique... Les petits meurent pour que les grands puissent se maintenir au faîte." Il a à peine achevé ses explications qu’un vieil homme s’exclame à ses côtés : "Le secret pour remporter une partie d’échecs, c’est d’avoir déjà pris part à une vraie bataille !" La chronique "les Gens du Building" vous est proposée chaque dernier vendredi du mois |