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Boxe au Cambodge : Cambodgiens et Français, pieds et poings liés par le Kun khmer
Par Laurent Le Gouanvic   
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08-08-2008
Boxe khmère - Kun Khmer - Cambodge © John Vink / Magnum
Phnom Penh, le 17 juillet 2008. Etrange ballet, à l'ancien stade olympique de Phnom Penh : les héritiers cambodgiens de la tradition de la boxe khmère initient les boxeurs français à leur discipline
© John Vink / Magnum
 

Quatre pneus, deux sacs de sable, une moquette poussiéreuse et le ciel pour seul toit : le décor dans lequel les Français Philippe Sébire et Eric Roussey entraînent leurs boxeurs, en cette orageuse journée de juillet, au vieux stade de Phnom Penh, n'a pas grand-chose à voir avec les salles propres et calfeutrées dans lesquelles ils ont l'habitude d'évoluer, l'un en région parisienne, l'autre en Vendée (ouest de la France). Les sportifs français qu'ils encadrent voulaient de l'authentique : les voilà servis, à suer sang et eau, tous les jours, pendant trois semaines, de 6h à 8h puis de 14h30 à 16h30, dans le cadre d'un stage d'apprentissage organisé au Cambodge auprès des meilleurs boxeurs cambodgiens. Une plongée au coeur des origines du Kun Khmer, un art que ces "barangs" souhaiteraient promouvoir en France face à la galvaudée et européanisée boxe thaïe [ajout du commentaire d'un lecteur 14-08-2008**]. Reportage.
VOIR EGALEMENT LE DIAPORAMA SONORE SUR LA BOXE KHMERE

 

Des boxeurs d'horizons divers, réunis par le Kun khmer
Tatoués, musclés et vigoureux, ces solides combattants français prennent soudain des airs de grands enfants, se faisant humbles devant des plus petits qu'eux : des boxeurs khmers aussi fins que vifs, capables d'envoyer au tapis dans les règles de l'art n'importe lequel de ces gaillards venus d'Europe. Charpentier-menuisier, avocat, plâtrier, étudiant, employé hospitalier ou agent de sécurité, âgés de 15 à 45 ans, ces Français sont venus des quatre coins de l'Hexagone et, pour la plupart, ont pris pour la première fois l'avion afin de, modestement, aller à la rencontre de ces jeunes Cambodgiens héritiers d'une tradition millénaire jusque-là préservée d'influences extérieures et peu connue du monde occidental. Les sportifs cambodgiens, dont certains vivent dans les baraquements collectifs du vieux stade, propriété de l'armée cambodgienne qui les emploie, n'ont rien de donneurs de leçon : ils partagent avec une fierté non dissimulée leur savoir.

Après une longue séance d'échauffement, Barangs d'un coté, Khmers de l'autre, la rencontre se produit. Les groupes par nationalité se défont, les sportifs des deux pays se saluent, se jaugent, se lancent des regards plus respectueux que belliqueux, appelant néanmoins au combat. Deux par deux, peau blanche contre peau d'ambre, on se colle, on se décolle, on épouse le rythme de l'autre, on sonde sans une parole ses intentions, ses désirs, dans un corps à corps moite, étonnamment délicat. A ce jeu-là, les Cambodgiens mènent la danse, montrant et remontrant chaque geste, l'accompagnant occasionnellement de quelques mots de khmer que l'adversaire français, soudain animé de la flamme du Kun Khmer, comprend sans effort. Le plus souvent, il suffit d'un simple souffle pour impulser le rythme de l'échange ou indiquer la direction à suivre.

Une fierté partagée
Cambodgiens et Français sont visiblement fiers de cette confrontation inédite : les uns de voir leur art reconnu et vénéré hors des frontières du Cambodge, les autres d'avoir fait ce grand saut vers l'inconnu, vers une Asie jusque-là fantasmée à laquelle ils se confrontent désormais chaque jour. La réalité, forcément, est plus âpre. "C'est dur, confie Eric Roussey, entraîneur à Saint-Hilaire-de-Riez [ouest de la France], notamment de voir des enfants pauvres traîner dans les rues. Mais on est heureux de voir des jeunes boxeurs cambodgiens qui continuent de pratiquer leur sport, même dans des conditions difficiles, et d'apprendre auprès d'eux. Il n'y a pas beaucoup de disciplines pour lesquelles les Occidentaux font encore le déplacement dans le pays d'origine, afin d'apprendre les traditions des sportifs. Contrairement à d'autres, nous ne sommes pas là pour dire 'on sait tout', alors qu'on ne sait rien..."

Eric, qui se qualifie lui-même de "casanier" et a fait là son tout premier grand voyage, a d'abord brillé sur les tatamis de karaté, avant de s'initier à ce que les Français appellent la "boxe thaïe". Sans le savoir vraiment, il a pratiqué plusieurs années durant la boxe khmère dans un club de Muay Thaï, coaché par un entraîneur cambodgien, Monsieur Pythi. "Les Cambodgiens en France pratiquent leur art dans l'intimité. En fait, beaucoup de gens font de la boxe khmère, tout en disant faire du Muay Thaï. Mon entraîneur, lui, m'a toujours dit que le Cambodge était le berceau de cette discipline."

Ce voyage a donc pris des airs de quête initiatique pour ce robuste trentenaire. "C'est très fort en émotion, avoue-t-il, relâchant ses pectoraux ornés d'un tatouage d'une scène du Ramayana. La plus grosse émotion, je l'ai ressentie au stadium. La musique, l'atmosphère, les prières, les traditions : tout ce que j'avais imaginé était là, réel. J'avoue que j'en ai eu les larmes aux yeux."  

A la recherche d'authenticité

Philippe Sébire, entraîneur à Andrésy (région parisienne), président de l'association Kun khmer développement et initiateur de ce stage – le deuxième du genre qu'il organise au Cambodge* - évoque quant à lui "les frissons" que lui procure chaque combat de ces champions khmers dont il admire tant la puissance technique que la modestie. "J'ai aussi démarré avec la boxe thaïe, avant de tout donner, de changer ma vie pour le Kun khmer : je me suis fixé un challenge, développer cet art, raconte-t-il avec un enthousiasme débordant. Les boxeurs cambodgiens comme E Phoutang ont une culture ancestrale que l'on ne trouve plus dans la boxe thaïe. Beaucoup de clubs de Muay Thaï en France en ont marre de voir ce sport devenir une activité de combat sans aucune référence à sa culture d'origine. Cela n'a plus rien à voir avec l'esprit originel : c'est du full contact, du kick boxing ou du K-one... Aujourd'hui, des clubs aimeraient conserver les traditions, la culture et l'esprit de cet art, et se tournent donc vers le Kun khmer."  

"La boxe khmère, c'est un sport chaleureux, humble, culturel", confirme Eric, qui prêche des convaincus. Entre deux mouvements, le jeune Ludovic acquiesce : "J'attendais depuis longtemps un voyage comme celui-là et j'avoue qu'au départ, je pensais plutôt aller en Thaïlande. Mais le Cambodge, c'est largement mieux ! C'est l'origine ! C'est une chance unique et un grand honneur que nous avons là de rencontrer les pros du Kun khmer", explique-t-il, avant de se lancer dans une énumération de mots qu'il associe à ce grand voyage : "émotions, valeurs, sourire, respect".

Comme plusieurs autres de ses camarades, Yann, 20 ans, a pris trois semaines de congés sans solde pour avoir le privilège de se frotter aux boxeurs khmers. "Je tenais vraiment à apprendre de nouvelles techniques, inconnues en France, pour les enseigner à mon tour aux élèves", livre-t-il, trempé de sueur, de lourds cernes sous les yeux. "L'entraînement est rude, on est fatigué, mais quelle expérience !"

Thierry Château, avocat âgé de 42 ans, est l'un des rares de ce groupe de Barangs à avoir sillonné la planète, avec déjà deux voyages en Thaïlande à son actif. Ce qui ne diminue en rien son plaisir d'être à Phnom Penh : "C'est vrai que, par certains aspects, le Cambodge ressemble à la Thaïlande d'il y a vingt ans. Mais du coup, c'est plus authentique. En Thaïlande, ce type de stage est organisé pour un public européen, avec des infrastructures modernes... Ici, c'est l'authenticité qui prime. Le Kun khmer n'est pas sous influence européenne. C'est rude et ce n'est que l'essentiel. C'est exactement ce qu'on cherchait."

Loin du sport business

"Ce n'est pas du business comme en Thaïlande. Ici on apprend et on échange. Je me remets sans cesse en question et ça m'a aussi permis de vérifier que ce que j'enseignais en France était conforme aux techniques utilisées au Cambodge", ajoute Eric, avec la fierté double du bon élève et du kru [professeur] désireux de transmettre son savoir. Son initiative a forcé l'estime de ses deux filles restées en France : "Elles étaient fières de voir que leur père était capable de faire ça, pas seulement pour un stage sportif, mais aussi dans un but culturel et humanitaire".

Car en plus de leurs shorts et gants de boxe, les boxeurs barangs ont emporté dans leurs bagages du matériel médical, des jouets et une petite cagnotte destinée à financer l'achat de bicyclettes pour permettre à des jeunes défavorisés de se rendre à l'école et, tant qu'à faire, aux entraînements de boxe. "L'an prochain, quand on reviendra, on récoltera encore plus de dons", promet l'entraîneur vendéen. "Quand on reviendra..." La phrase réjouit Philippe Sébire : son pari de faire aimer à des sportifs français non seulement le Kun khmer mais le Cambodge est atteint.

Après avoir aidé à la mise sur pied d'une commission fédérale française de Kun Khmer au sein de la Fédération française de boxe khmère, thaïe, et disciplines affinitaires (FBTMTDA), à l'organisation de deux galas de boxe khmère en France, auxquels ont participé entre autres E Pouthang et Chey Kosal, et à une série de démonstrations de Kun Khmer, Philippe Sébire espère trouver des fonds pour faire de nouveau venir les boxeurs khmers en Europe. "Il faut qu'ils aillent combattre à l'étranger ! Avec plus de matériel, des meilleures conditions d'entraînement et à armes égales, les Cambodgiens seraient aussi forts voire plus forts que les Thaïlandais. Il doivent montrer ce dont ils sont capables dans des galas. Quand on verra qu'ils peuvent battre les Thaïlandais, on s'intéressera sûrement aux origines du Kun khmer".

Philippe caresse également un vieux rêve : créer une école de Kun khmer au Cambodge, destinée à la fois aux sportifs étrangers et aux Cambodgiens. Il peut compter pour cela sur le soutien de son infatigable épouse Duong-Tévi, alias Môm, petit bout de femme d'origine cambodgienne qui est de tous les combats, tour à tour interprète, négociatrice et coordinatrice portant la lourde responsabilité de traiter avec l'administration, l'armée et la police cambodgienne, dans un milieu où les femmes ne sont pas légion.

Quand les élèves se découvrent maîtres

"Ce n'est pas facile, mais tout finit toujours par se régler", lâche-t-elle au détour d'une discussion avec l'un des boxeurs khmers, traduisant en français ses propos. Vong Noy, 19 ans, originaire de Païlin (nord-ouest du Cambodge) a les yeux qui brillent quand Môm lui demande s'il souhaiterait venir combattre en France et répond sans hésiter. "Je suis heureux de travailler durant ces trois semaines avec des entraîneurs français qui s'intéressent à des Cambodgiens, confie-t-il, timidement. Alors, oui, évidemment, j'aimerais aller combattre en France !" "Les Français sont costauds et très forts, même s'ils ne sont pas encore aussi techniques que nous. Je suis fier d'avoir pu leur apprendre certains coups qu'ils ne connaissaient pas." Quand on lui demande ce que les boxeurs français lui ont appris, il hésite longuement à fournir une réponse diplomatique ou honnête, et opte finalement pour la seconde, un peu gêné de sa franchise : "En boxe khmère... Ils ne m'ont rien appris..." Pour une fois, l'élève, qui pratique intensément le kun khmer depuis quatre ans, a joué le rôle de maître. Vong Noy aura donc retenu au moins une chose de ces trois semaines passées aux côtés de ces Barangs toqués du Cambodge : à l'impossible nul n'est tenu.

* Le stage coordonné par Philippe et Duong-Tévi Sébire a eu lieu à Phnom Penh du 30 juin au 21 juillet 2008



** Commentaire d'un lecteur :
"Le niveau des nakmuay français est loin d'être galvaudé et occidentalisé"
Jérôme Kokouvi Abosti, dit "Kotd'or", champion de France classe A 2008 de Muay-thaï, élève et assistant de Jean-Charles Skarbowski, et titulaire du diplôme d'instructeur de Kun-Khmer en France, nous a fait parvenir le commentaire suivant.
"Bien qu'un peu "naïf", la fraîcheur de cet article est une pierre de plus à l'actif de la promotion du Pradal Serey en France et par extention dans le monde. Cependant, en tant que passionné et boxeur pro en Muay, j'aimerais porter à votre attention, en réaction à votre critique par trop généraliste sur le "galvaudage et l'européannisation" du Muay, que les Français aujourd'hui impliqués dans le Kun-Khmer le sont uniquement par l'intermédiaire du MUAY ; et que déçus et ou aigris par l'encadrement fédéral catastrophique du Muay en France, et peut-être aussi attirés sentimentalement par l'authenticité "forcée" du Cambodge et de son peuple, se retrouvent aujourd'hui à promouvoir le Kun-Khmer en titillant la fibre culturo-nationaliste des Cambodgiens ; ce qui d'ailleurs pourrait potentiellement s'avérer dangereux à l'avenir. (...) Le niveau technique des nakmuay français est loin d'être le fruit d'un quelconque galvaudage puisque hors Thaïlande il est le meilleur au monde, Pays-Bas compris; et si par "européannisé" vous soulignez le fait d'une absence d'utilisation des coudes, c'est aux institutions officielles du sport français et leur politique de protection des personnes qu'il faut l'imputer (autre société, autres moeurs); peut-être soulignez-vous la prééminence des techniques de poings : dans ce cas, les Khmers devront s'y mettre sérieusement s'ils veulent concrétiser leur souhait de représentativité régionale (contre les Thaïs) et mondiale (contre les occidentaux, ou "barangs"). (...) Des passionnés s'investissent corps et âmes pour le Kun-Khmer certes (et j'en fais partie !), mais également pour le Muay-Thaï et ce depuis les années 70 !"

 

 

 

 

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Pour en savoir plus

Lire aussi sur Ka-set

- Diaporama sonore sur le stage de boxe khmère organisé à Phnom Penh au mois de juillet 2008
- Vu sur la Toile : Ces Gaulois qui se battent au nom de la boxe khmère

Les sports de combat cambodgiens ou Kun khmer

L'expression Kun khmer regroupe l'ensemble des disciplines liées aux sports de combat cambodgiens, pratiquées dans la région depuis plusieurs siècles, certaines fresques du IXe siècle présentant des formes de combats similaires à celles qu'exercent encore les jeunes boxeurs cambodgiens.

Considéré comme l'ancêtre des sports de combat khmers, le bokator définit un ensemble de techniques de combat, y compris avec des armes (baton, sabre, bouclier...), qui auraient été à l'origine utilisées par les soldats angkoriens. Véritable art martial, il suit des règles et traditions précises, dont le port obligatoire d'un krama et de bandelettes sacrées. Les combattants, selon leur niveau, portent un krama de différente couleur, du blanc au noir. Seuls les maîtres suprêmes peuvent prétendre au stade ultime : le krama d'or. C'est le cas du maître Sam Kim Saen, autrefois réfugié aux Etats-unis et qui transmet aujourd'hui son savoir à Phnom Penh.

Plus populaire et proche de ce qui est pratiqué à l'étranger, que ce soit au Laos (Muay Lao) ou en Thaïlande (Muay Thai), le Prodal Serey (littéralement "boxe libre" en khmer) reprend notamment des éléments de base, simplifiés, du Bokator. Outre les poings et les pieds, l'utilisation des genoux et des coudes est primordiale dans le Prodal Serey, qui doit aussi être pratiqué dans le respect de rites sacrés.

Une commission fédérale française de Kun khmer

Présidée par le Français Luc Mensah, ancien pratiquant de taekwondo et de boxe thaïe, la commission fédérale de Kun khmer, au sein de la Fédération française de boxe khmère, thaïe, et disciplines affinitaires (FBTMTDA), a vu le jour en 2007, peu après un gala de boxe khmère organisé au palais omnisport de Bercy (Paris). Cette commission est désormais reconnue officiellement par les instances au Cambodge de la Fédération amateur de boxe cambodgienne.

Sur Internet

- Site de la Fédération française de boxe khmère, thaïe, et disciplines affinitaires (FBTMTDA)
- Site de l'association Kun Khmer Développement (ex-Kun Khmer Promotion), créée par Philippe et Duong-Tévi Sébire, afin de promouvoir la boxe khmère en Europe. Le couple a notamment lancé un appel à contribution pour financer des échanges entre sportifs de France et du Cambodge.

 

 


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