 Lycée Chaktomuk, Phnom Penh, le 5 août 2008. Petite gymnastique, avant les épreuves du baccalauréat : un lycéen glisse une antisèche à ses copains, de l'autre côté du portail... ©John Vink/ Magnum
Passer son baccalauréat au Cambodge est une affaire de préparation... et de mobilisation de ses proches. L'effervescence était à son comble en ce début de semaine à Phnom Penh qui bourdonnait des bruits d'un trafic nerveux de lycéens et de leurs complices, écumant sans relâche les boutiques de photocopies à la recherche des hypothétiques sujets d'examen. Tout un business s'est créé autour des épreuves du bac, sur lesquelles ont planché quelque 79 000 élèves du 4 au 6 août.
M. Chreng Limsri, directeur du département de l'enseignement secondaire au ministère de l'Education, l'affirme sans sourciller : "Aucun sujet n'est éventé avant d'être annoncé en salle d'examen aux candidats !". Les sujets qui circulent ne sont, selon lui, que pure spéculation et le fait de petits malins prêts à berner des lycéens déterminés à décrocher leur bac coûte que coûte. Photocopieuses en surmenage Dès le premier jour d'examen, les propriétaires de plusieurs échoppes de photocopies dans le voisinage de lycées affichaient des mines fatiguées. "Le sujet de khmer a été ébruité au milieu de la nuit. Des étudiants sont venus me réveiller à 4 heures du matin pour que j'ouvre et ça a été depuis un défilé incessant !", confie l'un d'eux sous couvert de l'anonymat. En période d'examen, les boîtes à photocopies sont largement mises à contribution et certaines choisissent de fonctionner non-stop. Pour ne pas attirer l'attention, elles laissent leur porte entrouverte toute la nuit pour que les étudiants sachent qu'ils peuvent s'y engouffrer. "Le grand rush c'est autour de 6 heures du matin, et le va-et-vient se poursuit avec intensité jusque vers midi", souligne un autre patron de ces "copy shops". Non sans fierté, il déclare : "Je peux réduire les antisèches des élèves à n'importe quelle taille, même celle d'un pouce !". Habituellement, ce sont ses confrères établis près des lycées Baktuk et Daun Penh qui "héritent" des sujets divulgués à l'avance, mais l'histoire ne dit pas d'où proviennent ces indiscrétions... Les préposés aux photocopies ne sont pas les seuls fourbus par cette agitation extrême. Les étudiants aussi qui consacrent les nuits de veille d'examen à dégoter les "vrais" sujets en sillonnant les rues de la capitale. Un réseau d'entraide Celles et ceux qui ne parviennent pas à mettre à temps la main sur le sujet d'examen passent au plan B. Le candidat installé en salle d'examen demande assez vite à sortir pour satisfaire un besoin impérieux. Mais au lieu de prendre le chemin des toilettes, il se dirige vers le portail de sortie où l'attendent des proches. Il leur confie la feuille d'examen qu'il a soigneusement camouflé sur lui, et les compères partent en un éclair faire photocopier le document et le lui rapportent. A eux ensuite d'activer leur réseau - fait d'amis érudits ou de professeurs - qui auront pour mission de traiter le sujet en temps record afin de faire parvenir les réponses au candidat, qui trouvera sans mal un autre prétexte pour ressortir de la salle d'examen. Sovann et Dara sont à pied d'oeuvre. Ils se sont jurés de faire avoir leur bac, l'un à son frère, l'autre à son ami. "Hier, on a réussi à avoir les réponses aux questions de chimie seulement 20 minutes avant la fin de l'examen. C'était trop tard pour les leur apporter alors on les a directement appelés sur leurs portables pour les leur dicter. Pour que ce soit relativement discret, ils avaient laissé les écouteurs de leur téléphone dans leurs oreilles...", rapporte avec le plus grand naturel Dara. Les deux camarades se sont organisés en réseau avec des forts en thème et un prof, qui passe depuis chez lui toutes les épreuves en vue d'aider son fils, futur bachelier espère-t-il. Du coup, ils sont plusieurs à profiter de ses connaissances. Le point de rencontre entre tout ce petit monde est une boutique de photocopies située près du lycée Wat Koh. Un business saisonnier qui séduit certains Un jeune homme se targue d'être depuis deux ans un "passeur de sujets", une activité à ses dires rentable. Il accepte de parler sous le sceau du secret : "Les prix des sujets varient selon la matière. Pour l'examen de khmer, j'obtiens le sujet original en échange de 500 dollars mais pour celui de mathématiques, ça monte jusqu'à 1 500 dollars. Ensuite, avec des amis, on les revend entre 30 et 50 dollars à d'autres passeurs, et on double notre mise." "Attention, précise-t-il, je ne négocie qu'avec des gens de confiance et si jamais un sujet vendu n'est pas celui présenté aux candidats, je me fais rembourser !" La triche institutionnalisée Dans une salle d'examen de Phnom Penh, lundi [4 août 2008], une contribution par élève de 10 000 riels pour les surveillants a suffi à les rendre plus compréhensifs. Cependant, confie Phally, il n'y avait rien à copier... "On s'attendait tous pour l'examen de khmer à avoir un sujet sur Preah Vihear, à la place on a eu 'Preah Vesondor', les vies remarquables du Bouddha avant qu'il ne devienne l'Eveillé..." Il comptait s'en sortir mieux l'après-midi en biologie et en géographie dont il a acheté les sujets pour "500 riels" [environ 0,12 dollars]. "A ce prix, ce n'est pas sûr à 100%, il y a un risque..." Vathana ricane en constatant que nombre des candidats avaient cru possible un sujet sur le temple qui a ces dernières semaines occupé le devant de la scène dans l'actualité. Pour réussir, il préfère recourir aux méthodes plus classiques : les antisèches d'une part, qu'il a dissimulées dans une pochette de mouchoirs en papier, et l'achat de la complaisance des surveillants. Ces derniers rechignent à être interrogés. L'un, finalement, consent à nous parler. "Je ne réclame pas d'argent mais les étudiants organisent des collectes d'argent pour nous... Alors quand je les vois tricher, je joue les aveugles. Je leur demande juste d'agir discrètement afin qu'ils ne se fassent pas repérer par les inspecteurs qui vont d'une salle à l'autre." Des examens dans "l'anarchie" M. Rong Chhun, président de l'Association indépendante des enseignants du Cambodge, déplore, comme chaque année, le déroulement "dans la plus grande anarchie" des examens. "Le ministère n'a pas interdit l'usage des téléphones portables dans les centres d'examen", s'offusque-t-il. "Déjà qu'il est facile de tromper la vigilance des surveillants, qui redoutent de se faire battre par des 'grands frères' à la sortie s'ils venaient à montrer trop de rigueur durant l'examen, ou qui acceptent de fermer les yeux en échange de pots-de-vin en raison de leurs faibles rémunérations..." Selon Chreng Limsri, un enseignant est payé 60 000 riels [15 dollars] par jour pour surveiller des examens dans sa circonscription et 100 000 riels [25 dollars] s'il doit se rendre en dehors. Une triche plus disciplinée ? A Phnom Penh, une mauvaise habitude semble avoir cependant déserté les salles d'examen, l'envoi par les fenêtres de boulettes de papier contenant soit des questions soit des réponses que les candidats et leurs proches, postés à l'extérieur, avaient l'habitude de s'envoyer dans l'indifférence la plus complète. Une constatation que confirmait, mercredi [6 août 2008] après les dernières épreuves, Chreng Limsri. Il reste à savoir si le taux de réussite de plus de 70% obtenu l'an dernier sera cette année égalé. |