
Phnom Penh (Cambodge), le 24 janvier 2009. Outils utilisés par les hommes de main pour détruire Dey Krohom ©John Vink/ Magnum A l'heure où des centaines de familles attendent dans l'inquiétude, ici et là dans la capitale du Cambodge, d'être déménagées par les autorités locales, nous avons rencontré une femme dont le parcours en dit long sur le quotidien de ces populations pauvres, indésirables en centre-ville, soumises aux magouilles de fonctionnaires et chefs de quartiers, et aux pressions immobilières. L'histoire de Srey (nom d'emprunt utilisé pour la protéger, elle et sa famille), expulsée quatre fois du centre de Phnom Penh, relève néanmoins de l'exception. Elle pousse un cri de désespoir afin que les gens comme elle soient avant tout traités dignement. Retour sur l'itinéraire douloureux de cette mère de famille.
Expulsée d'un terrain face à l'île Koh Pich Srey a grandi dans la province de Prey Veng dans une famille de paysans. Elle déménage à Phnom Penh en 1988 où son mari militaire a été affecté. Ils s'installent sur un terrain libre près de l'ambassade de Russie, face à l'île de Koh Pich, où Srey cultive un potager et gagne de quoi nourrir sa famille. Mais un jour qu'elle accompagne sa fille à l'hôpital, la compagnie thaïlandaise, devenue le nouveau propriétaire du terrain que Srey a investi avec d'autres familles, expulse les personnes qui vivent sur place contre une compensation de 2 000 dollars. "Nous savions que nous devrions bientôt déménager, se souvient Srey. Nous avions passé un accord avec la compagnie, mais nous ne savions pas quel jour aurait lieu le déménagement." Quand Srey rentre de l'hôpital, les voisins ont déguerpi avec l'argent. Elle se rend à la compagnie pour expliquer son absence et réclamer sa part mais le représentant a reçu des ordres stricts : il ne devait donner de l'argent qu'aux familles présentes au moment de l'expulsion. Srey pleure de dépit et de tant d'infortune. "Le représentant a eu pitié de moi, témoigne-t-elle. Il m'a donné tout l'argent qu'il avait en poche." Deux cents dollars. Ce fut la première expulsion de Srey, en 1990. Mais cette expulsion surprise s'est déroulée sans aucune violence. Du coup, quand elle l'évoque, elle n'emploie même pas le mot "expulsion". Pour elle, il s'agit plutôt d'un déménagement négocié. Expulsée du village 14 Pas très loin, à l'est de l'ambassade de Russie, il y avait un autre terrain libre, où le chef de police avait suggéré aux habitants expulsés de s'installer. Là, Srey construit une maison en bois sur trois étages avec un toit de feuilles. Son mari y meurt un an plus tard. Quand elle se retrouve seule avec trois enfants à charge, elle se bat tant qu'elle peut pour subvenir à leurs besoins, en dépit des coups du sort. Pendant les conflits politiques de 1997, elle perd le carnet qui prouve qu'elle a épargné de l'argent dans une organisation qui selon elle a été fondée par Mann Chhœun, aujourd'hui vice-gouverneur de Phnom Penh. Elle ne récupérera jamais son argent. Mais le plus dur survient ce jour du 27 novembre 2001. En plein milieu de l'après-midi, un incendie démarre et détruit en quelques heures les maisons de 1 775 familles. L'interprétation de Srey fait écho à celle de nombreux habitants à l'époque. Ils dénoncent une méthode forte pour se débarrasser d'eux : "Les autorités de Phnom Penh ont brûlé nos maisons et nous ont déplacés à Anlong K'Ngan, dans le district de Russey Keo." C'est alors que le destin joue un autre mauvais tour à Srey. Elle possédait deux maisons au village 14, sous deux noms différents. Or quand elle arrive à Anlong K'Ngan, elle ne reçoit qu'un seul lot de terre parce que quelqu'un a déjà pris le lot correspondant à son deuxième nom. Le chef du village refuse de reconnaître son erreur... L'injustice et l'absence de solidarité l'étouffent. Dès lors elle n'a plus qu'une idée en tête : fuir ce lieu. Expulsée de Sambok Chap Il lui faudra patienter un an avant de vendre son lot d'Anlong K'Ngan, comme de nombreux autres villageois. Elle en tire 750 dollars. Elle tourne le dos à cette vie impossible, elle revient à Phnom Penh, à Sambok Chap, où elle achète un petit espace pour 120 dollars. Elle reçoit un papier de transfert de propriété et un livret de communauté en bonne et due forme. Elle vit ici avec sa fille. Mais le 6 juin 2006, alors qu'elle rend visite à sa sœur près du lac Bœung Kak, au nord de Phnom Penh, pendant que sa fille est au travail, les habitants de Sambok Chap sont expulsés. Elle n'est pas là quand sa maison est démantelée. Les propriétaires de Sambok Chap sont relogés à Tropeang Anchang, les locataires à Andong. Srey, elle, n'a nulle part où aller. Une fois de plus elle ne reçoit pas de lot sur le site de relogement qui devrait l'accueillir. Elle interroge Mann Chhoeun sur ses droits, en le regardant dans les yeux : "J'ai un livret de communauté, j'ai les papiers qui attestent du transfert de propriété !" "Si vous avez un livret, vous pouvez toujours construire votre maison dans ce livret." Srey assure avec colère que c'est ce qu'il lui a répondu. Encore aujourd'hui cette réponse humiliante lui reste en travers de la gorge. Elle n'a jamais reçu son lot. Expulsée de Dey Krohom Avec sa plus jeune fille, elle part s'installer à Dey Krohom, chez l'aînée de ses enfants qui est déjà mariée. Ils ont acheté la maison où ils logent mais le chef de village a toujours refusé de signer le transfert de propriété, trouvant toujours une excuse pour y échapper. En particulier ce jour où Srey lui offre 400 dollars de commission pour régler la question. Ce n'est pas assez d'argent. Il lui rend 200 dollars. Il garde le reste et, en échange, lui accorde le droit de consolider la maison par des murs en briques. Lorsque la compagnie 7NG commence à négocier avec les familles habitant sur le site de Dey Krohom, la famille de Srey est reconnue comme vivant sur place au même titre que les autres villageois, même si la maison ne porte pas de numéro. Srey compte parmi ceux qui ont résisté jusqu'au bout à l'expulsion programmée parce que, justifie-t-elle, "les gens qui possédaient une grande maison n'étaient pas d'accord avec l'offre insuffisante de la compagnie". En dépit des tensions croissantes sur le site et de ses précédentes expériences, Srey ne croit pas à une nouvelle expulsion. "Nous étions au centre de Phnom Penh, je ne pensais pas qu'il y aurait d'expulsion. Je pensais aussi que les autorités connaissaient nos conditions de vie et qu'elles comprendraient mieux nos difficultés. Je croyais vraiment au discours de Hun Sen, prononcé après la mort de villageois au cours d'une expulsion violente près de Sihanoukville. Le Premier ministre avait alors demandé que la terre des pauvres ne soit pas prise pour être donnée à des compagnies. J'avais vraiment confiance en lui. Mais à Dey Krohom, ils ont utilisé la violence." Parce que le chef de village n'a jamais voulu faire son travail, parce que la maison n'avait pas de numéro, une fois encore la famille se voit refuser son droit à un lot sur le site de relogement. Mais elle se bagarre et finit par avoir gain de cause. "Je ne comprends pas. Le gouvernement reçoit de l'argent d'autres pays. Pourquoi n'utilise-t-il pas cet argent pour aider les gens de Dey Krohom et tous ceux qui n'ont nulle part où rester ? Qui va résoudre le problème ? J'appelle la Banque mondiale et les donateurs à cesser leur soutien, alors Hun Sen sera obligé de s'occuper des pauvres. Pendant que ses enfants s'enrichissent, les enfants des pauvres ne reçoivent rien, leur seule opportunité est d'être vendeur ambulant." Quand cela finira-t-il ? Lors de cette dernière expulsion, Srey a tout perdu. Elle n'a même pas pu sauver une casserole. Elle se sent humiliée, en colère, désespérée, malade et fatiguée. Si fatiguée. Elle a perdu le sommeil. Et elle a perdu l'espoir. Que peut-elle reconstruire sur ces cendres ? Les larmes sont son dernier refuge. "Je ne veux plus être expulsée. Peut-être devrais-je aller vivre loin de la ville, à la campagne, seule. Je ne veux pas être une charge pour mes enfants ou mes proches qui ont déjà bien du mal à se nourrir. Ailleurs, je serais probablement plus en sécurité qu'ici." Loin de Phnom Penh, elle se dit qu'elle oubliera peut-être ce qu'elle appelle "la folie des hommes".
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Diaporama sonore sur l'éviction de Dey Krohom (24-01-2009)
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Vidéo sur l'éviction de Dey Krohom, produite par la Licadho Canada - Dossier de la Licadho (Cambodge) sur Dey Krohom
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