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Khmers du Massachusetts (2) : la Fête des eaux s'invite sur la rivière Merrimack
Par Stéphane Janin (Lowell, USA)   
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17-09-2008

Cambodge-Etats-Unis-Lowell © Stéphane Janin

Lowell, Massachusetts (Etats-Unis), 16 août 2008. Plus de 40 vendeurs en tout genre ont réservé un stand dans l’espoir de faire de bonnes affaires avec certains des 50 000 visiteurs qui viennent au "Southeast Asian Water Festival"
© Stéphane Janin

Les réfugiés cambodgiens qui se sont installés à Lowell ont sans aucun doute apporté de la couleur locale à cette ville cosmopolite du Nord-Est des Etats-Unis. L'un d'eux n'a pas hésité à y introduire la Fête des eaux, habituellement célébrée sur les eaux du Mékong à Phnom Penh. Depuis 1997, chaque troisième samedi d'août, des pirogues de course rivalisent de célérité sur la rivière Merrimack. Un rendez-vous festif qui s'est vite élargi à l'ensemble de la communauté issue du Sud-Est asiatique et que des Cambodgiens de tout le continent américain ne manqueraient pour rien au monde. (voir également le DIAPORAMA SONORE sur la fête des eaux)

 

Une idée née... au fil de l'eau
L'idée de maintenir sur leur terre d'exil cette tradition populaire, c'est Samkhan Khoeun qui l'a eue au détour d'une promenade le long de la rivière Merrimack. "Je venais d'arriver à Lowell où je me baladais tout en ayant mes pensées tournées vers le Cambodge. Je me suis arrêté pour regarder la rivière et me suis dit : 'Mais ici on pourrait sans problème organiser des courses de pirogues comme à Phnom Penh, c'est assez large !' Et voilà, ça a commencé comme ça...", raconte cet ingénieur cambodgien de 45 ans, établi aux Etats-Unis depuis plus de 24 ans.

Précédemment installé à Chicago, où il dirigeait l'Association des Cambodgiens de l'Illinois, il a débarqué en 1995 à Lowell pour prendre la tête de l'Association cambodgienne d'aide mutuelle, "six fois plus importante que celle de Chicago", note au passage Samkhan Khoeun. Moins de deux ans plus tard - le temps de convaincre ses compatriotes et de trouver des sponsors - la première édition du festival était lancée.

1997 : Samkhan Khoeun  fixe la date de la "Fête des eaux d'Asie du Sud-Est de Lowell" en août, et non en novembre à l'instar de celle à Phnom Penh. Un choix motivé par des raisons climatiques - la chaleur est encore d'actualité à cette saison - et par le calendrier scolaire. "En organisant le festival pendant les vacances, on donne une chance à ceux qui habitent loin de faire le déplacement."

Un festival aux horizons larges
"Ce qui m'intéressait avant tout était, par le biais de cet événement, de présenter la communauté cambodgienne sous un autre visage que celui de réfugiés ayant souffert du régime khmer rouge. Je voulais donner une image plus positive du Cambodge, introduire les Américains à notre culture, et préserver notre héritage" malgré l'éloignement, rappelle l'ingénieur, malgré tout rétif à l'idée de cantonner cette manifestation à la communauté cambodgienne.

Il rencontre des Laotiens, également présents à Lowell, s'ouvre à eux sur son idée, et les discussions dépassent vite le cadre d'une simple course de bateaux. "Nombre d'habitants pêchent et consomment les poissons de Merrimack sans savoir qu'elle est extrêmement polluée. Les industries de la zone du Grand Lowell rejettent en effet dans la rivière leurs effluents toxiques : mercure, plomb... On a alors décidé de sensibiliser la population à cette question. On a ainsi mobilisé des jeunes pour nettoyer les abords de la rivière avant l'ouverture du festival. Cette rivière, c'est une ressource, une richesse, il faut en prendre soin ! Et la Fête des eaux doit aussi servir à véhiculer ce message", s'enthousiasme Samkhan Khoeun, de tous les combats.

Pour l'anecdote, les premières pirogues à avoir glissé sur la Merrimack en 1997 n'étaient pas de facture cambodgienne. Deux bateaux avaient pourtant été commandés au Cambodge et étaient attendus. Les événements des 5 et 6 juillet 1997 à Phnom Penh en décident autrement, les embarcations restent à quai à Kompong Som et seront livrées deux semaines après la Fête des eaux de Lowell. Samkhan Khoeun ne se laisse pas prendre au dépourvu, il fait aussitôt venir de New York deux pirogues louées à la communauté chinoise. La première édition du festival attire 3 000 visiteurs, assez pour encourager les organisateurs à renouveler l'expérience.

Une mobilisation importante
Les années qui suivent, le festival prend vite son envol, seul de son genre sur tout le continent américain. Samkhan Khoeun sait galvaniser les troupes et s'entoure d'une équipe faite de Blancs et d'Asiatiques, jusqu'à des étudiants et professeurs qui prennent fait et cause pour une Fête des eaux lowellienne. Chacun y met du sien, notamment pour lever des fonds. Il a pourtant fallu à Samkhan Khoeun combattre quelques résistances : le scepticisme des anciens et, surtout, les peurs des Lowelliens blancs, inquiets d'être dépossédés de leur ville par les immigrés.

C'est au final une réussite intercommunautaire, se réjouit l'initiateur des festivités. Cependant, le festival, qui doit notamment payer lui-même un service de sécurité, peine à boucler son budget et aurait besoin de davantage de sponsors. Ses organisateurs aimeraient voir la municipalité de Lowell s'engager davantage, d'autant plus qu'elle a profité des retombées de ce festival, dont l'organisation dans sa ville lui a valu de recevoir le prix de la "All America City".

Comme à Phnom Penh, avec une touche américaine en plus
"Voir le plaisir des anciens qui se retrouvent à cette fête après plus de vingt ans de séparation est un moment très fort", glisse Samkhan Khoeun. La Fête des eaux installe une ambiance toute particulière. Quelque soixante stands se dressent, vendant qui des mets et boissons, qui des cadeaux, vêtements ou CD de musique et films du Cambodge, du Laos, du Vietnam et de Thaïlande. Comme à Phnom Penh, les familles doivent jouer des coudes pour se frayer un passage le long des berges au milieu des odeurs de poulet grillé et de soupe, qui cohabitent avec celles, plus américaines, de hot-dog et hamburgers. Plusieurs associations locales en profitent pour lancer des campagnes d'information - sur la santé publique ou encore, sujet brûlant cette année, sur le problème de la déportation de membres de minorités -, qui se partagent les stands avec les églises confessionnelles de la ville.

Sur scène, des Apsaras succèdent à un concert de musique pop, tandis que les prétendantes au titre de Miss Fête des eaux d'Asie du Sud-Est réajustent leurs robes et retouchent leur maquillage. Plus loin, au micro, un kru khmer rivalise en décibels avec des chants d'église, louanges à l'enfant Jésus. Pendant ce temps, sur les eaux, les équipes se préparent, pas toujours bien rompues à l'exercice. Il n'est pas rare de voir une embarcation se renverser et ses rameurs rejoindre la rive à la nage. Rien - pas même les ondées d'août - ne pourrait cependant gâcher l'ambiance bon enfant de ces rencontres pittoresques.

Les Cambodgiens de toutes parts convergent vers Lowell
La Fête des eaux de Lowell a bel et bien trouvé son rythme de croisière - plus de 50 000 visiteurs au cours de la journée - et ses afficionados. Comme ce Cambodgien du Canada qui s'exclame dans un français mâtiné d'accent québécois que "cela fait des années" qu'il vient assister en famille à l'événement. "Il me faudrait vraiment une raison sérieuse pour ne pas venir !", assure-t-il, solennel.

D'autres ont fait le chemin depuis Washington DC, Chicago, le Minnesota, la Floride, voire depuis la lointaine Californie. Et certains Cambodgiens rencontrés disent effectuer spécialement le voyage depuis l'Europe.

Depuis 2003, Samkhan Khoeun a cédé sa place à Sayon Soeun, pour initier un nouveau projet culturel : le Festival d'expression cambodgienne de Lowell qui durant le mois d'avril propose spectacles, films et débats. Le nouveau "patron" de la Fête des eaux - embrigadé par les Khmers rouges à l'âge de 6 ans avant d'être accueilli en 1979 aux Etats-Unis - se réjouit de la popularité établie du festival mais regrette qu'une équipe 100% cambodgienne n'ait toujours pas pu être constituée. "Je pense qu'ils ne savent pas comment faire, qu'ils ont peur d'être ridicules. Si les Cambodgiens ne participent pas davantage, on n'aura pas d'autres pirogues cambodgiennes. Les dernières qu'on ait fait venir, c'était en 2005 ! C'est vrai que leur importation a un coût et leur conservation aussi", admet-il.

Qu'importe si les Cambodgiens sont réticents à se jeter à l'eau, ils ont réussi à inscrire la Fête des eaux d'Asie du Sud-Est au calendrier culturel de la ville, à en faire l'une des principales attractions touristiques de Lowell et, par le biais de tels événements, à lier des liens avec les institutions et médias locaux.





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