Phnom Penh (Cambodge), le 14 mars 2009. Eric Bourdonneau, membre de l'Efeo (Ecole française d'Extrême-Orient), historien et archéologue ©John Vink / Magnum Dans la province cambodgienne septentrionale de Preah Vihear, le temple éponyme a acquis une célébrité internationale avec son inscription, en juillet 2008, sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco et le conflit frontalier dont il fait depuis l'objet avec le voisin thaïlandais. Il est pourtant un autre grand lieu saint, sis dans la même province, qui mérite attention : le groupe archéologique de Koh Ker, situé à 80 kilomètres au nord-est du complexe d'Angkor, longtemps resté inaccessible. Depuis une semaine, l'Ecole française d'Extrême-Orient (Efeo) a lancé une campagne de fouilles sur ce site exceptionnel.
La particularité de Koh Ker A ce jour, seul Henri Parmentier, au début du XXe siècle et déjà dans le cadre de l'activité de l'Efeo, a consacré une étude d'importance à Koh Ker. Depuis, quelques sondages archéologiques ont été réalisés par les archéologues de l'Apsara (autorité cambodgienne en charge de la gestion du site), mais aucune fouille importante n'a été menée, laissant entière l'énigme de ce site, capitale éphémère fondée par le roi Jayavarman IV qui s'y installa au plus tard en 921. Une parenthèse, courte mais cruciale, dans l'histoire de l'empire khmer dont l'épicentre demeura à l'époque angkorienne dans l'actuelle province de Siem Reap. Quelques sculptures de Koh Ker ont trouvé leur chemin jusqu'au musée national de Phnom Penh, où l'on peut y découvrir un garuda géant qui accueille à l'entrée le visiteur ou encore un Shiva dansant, témoin d'une révolution dans l'art angkorien. Ce site, souligne Eric Bourdonneau, maître de conférences de l'Efeo et enseignant à la faculté d'archéologie à Phnom Penh, est remarquable à plus d'un titre, tant dans le domaine architectural, avec son temple-montagne culminant à 35 mètres, un record, que sur le plan iconographique avec l'introduction de "scènes narratives via la mise en scène de ronde-bosse" [statuaire en trois dimensions] quand jusque-là l'iconographie des temples se limitait à quelques représentations divines s'inscrivant dans le cadre étroit des linteaux et frontons des édifices. Faire parler une petite colline artificielle A Koh Ker, l'œil du profane ne relèvera pas la présence, dans le droit axe du temple principal (le Prasat Thom) - le développement d'un plan axé était alors inédit et figurait l'expansion du divin ici-bas -, d'une colline artificielle, baptisée "la tombe de l'éléphant blanc", en référence à la légende khmère qui y est attachée. C'est elle qui interpelle Eric Bourdonneau, qui compte bien, grâce à deux campagnes de fouilles, lui arracher ses secrets : quel rôle cette colline a-t-elle pu jouer dans le dispositif rituel du Prasat Thom ? L'historien-archéologue, spécialisé dans l'étude des sites des grands lieux saints du Cambodge, a bien sa petite théorie sur le sujet, même s'il tient pour l'heure à rester prudent. Ce qu'il peut dire est que "l'édification de cette colline - unique ou presque dans l'archéologie du Cambodge ancien - est à compter parmi les nombreuses innovations qui accompagnent le 'tour de force' réalisé par le roi Jayavarman IV, à savoir la transformation du lieu de l'activité du roi (la capitale et son sanctuaire royal) en un lieu saint 'naturel' à l'égal de Vat Phu". Ce dernier, rappelle l'expert de l'Efeo, est situé sur la rive occidentale du Mékong, dans l'extrême sud du Laos et fut certainement le plus important des lieux saints du Cambodge ancien. Les souverains successifs eurent toujours à cœur de placer leur règne sous la protection des divinités présentes en de tels lieux se distinguant par leur sacralité. La légende de "la tombe de l'éléphant blanc" Ce récit, tel qu'il a été transmis au fil des siècles, est celui d'un éléphant blanc, alors roi des éléphants, dont "la fille d'une grande beauté et d'essence divine, fut enlevée par le roi du Cambodge, qui l'éleva au rang de première reine du royaume, rapporte Eric Bourdonneau. L'éléphant blanc - bien identifié dans la littérature ethnologique comme à la fois le signe et la source du pouvoir royal - tenta désespérément de retrouver sa fille mais il mourut épuisé avant de réussir à ébranler les enceintes du palais royal édifié par le souverain de Koh Ker. Un mausolée lui fut alors consacré à proximité : il s'agit de la colline visible à l'ouest du Prasat Thom". Et aujourd'hui, à son sommet, un édicule abrite l'image de l'éléphant blanc. Des fouilles qui en appelleront d'autres Cette campagne de fouilles s'inscrit dans un projet plus large de recherche sur les grands lieux saints du Cambodge ancien, démarrée en 2007 par l'antenne archéologique de l'Efeo implantée à Phnom Penh et succédant à plus d'une décennie d'efforts pour constituer, sous la direction de Bruno Bruguier, un inventaire de quelque 3 000 sites et une série de cartes archéologiques couvrant l'ensemble du Cambodge. "L'idée est d'étudier les différentes modalités de la présence du divin, explique Eric Bourdonneau. J'appelle 'saints' les lieux où le divin n'est pas érigé par les dévots mais apparaît naturellement. L'homme en rend la présence plus manifeste mais il est déjà là." On ne dérange pas comme ça un lieu "habité" et objet de culte. Mardi 17 février, une cérémonie a été organisée sur le site de Koh Ker, comme pour obtenir le sésame pour entamer les fouilles et entrouvrir le sol en deux tranchées dites de diagnostic, le terrain ayant été au préalable déminé. Un travail qui mobilise une trentaine d'ouvriers, conduits par Eric Bourdonneau et un archéologue extérieur à l'Efeo, en collaboration avec deux jeunes fouilleurs de l'Apsara. Cette première campagne doit s'étirer sur six semaines et sera suivie d'une deuxième mission de fouilles à la prochaine saison sèche, en mars-avril 2010.
Sur le Net - Cisark : Carte interactive des sites archéologiques khmers, sur laquelle sont répertoriés quelque 3 000 lieux au Cambodge - Apsara : Autorité pour l'Aménagement du site et la protection de la région d'Angkor, organisme public chargé d'administrer les temples et ses accès - Efeo : Ecole française d'Extrême-Orient, établissement relevant aujourd'hui du ministère français de l'Enseignement supérieur et de la recherche dont la mission scientifique est l'étude des civilisations classiques de l'Asie. L'Efeo intervient dans douze pays.
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