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Drogue : le "crystal", ou méthamphétamine cristallisée, à la conquête du Cambodge ?
Par Stéphanie Gée   
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14-08-2008

Cambodge - drogue © John Vink / Magnum
Phnom Penh, le 17 mars 2004. Fumeur de crack
© John Vink / Magnum

Le Cambodge conserve son statut de pays de transit de drogues illégales, voire s'impose de plus en plus comme la plaque tournante de ce trafic dans la région, mais continue d'être un marché "mineur" de stupéfiants dans la Sous-région du grand Mékong, selon le rapport annuel de l'Autorité nationale anti-drogue (Anad) du Cambodge, réalisé avec le soutien technique du Bureau des Nations unies contre la drogue et le crime et rendu public mardi 12 août. La situation de la drogue au Cambodge a cependant atteint en 2007 un seuil critique, révèle le document. En effet, si les méthamphétamines sont les drogues illégales les plus largement consommées au Cambodge,  leur version plus forte et plus addictive sous forme cristallisée ("l'ice") pourrait prendre le dessus sur les comprimés de méthamphétamines "yama". 

 

Les méthamphétamines cristallisées (plus communément appelées "crystal", "ice" ou encore "glass") ont fait leur apparition dans les statistiques officielles du Cambodge en 2005 et son commerce aurait depuis pris une dimension internationale, met en avant le rapport de l'Anad . Plusieurs étrangers ont été arrêtés alors qu'ils tentaient de faire sortir du Cambodge cette drogue, tandis que de faibles quantités entraient dans le pays. Les deux plus grosses saisies ont été effectuées à l'aéroport international de Phnom Penh, deux autres, également conséquentes, s'étant produites à Poïpet, la principale porte de sortie vers la Thaïlande.

En 2007, pour la première fois, le Cambodge est apparu comme un pays producteur de méthamphétamines potentiel. Pourtant, depuis quelques années - notamment après une violente campagne de répression menée en 2003 par les autorités thaïlandaises sur leur territoire contre les narcotrafiquants -, le Cambodge a commencé à être désigné comme une base arrière de production. En mai 2006, le ministre de l'Intérieur Sar Kheng déclarait pourtant avec autorité que "le Cambodge n'est pas un pays producteur". Disparus les laboratoires clandestins découverts trois ans plus tôt le long de la frontière avec la Thaïlande, il ne subsistait, aux dires des autorités cambodgiennes, que de minuscules laboratoires artisanaux isolés, appliqués à découper les comprimés à destination du marché domestique et non à synthétiser les drogues.

Un gros coup de filet en 2007 change la donne
En avril 2007, les autorités du Cambodge effectuaient une descente dans une ferme de la province de Kompong Speu (située à quelque 80 km au sud-ouest de Phnom Penh) et mettaient la main sur un large laboratoire clandestin spécialisé dans la réalisation de la première des deux étapes de la fabrication des méthamphétamines. Une découverte, la première du genre dans le pays, qui mettait au jour la possibilité d'une production locale.

Avec l'aide de la "Drug enforcement administration" des Etats-Unis et du Bureau des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), l'Anad a pu identifier sur le site des précurseurs de méthamphétamines cristallisées. Plus d'une tonne de précurseurs chloroephedrine aurait pu y être produite avant le démantèlement du laboratoire, a-t-il été estimé.

En outre, un Chinois (un an avant la découverte du laboratoire de Kompong Speu) et deux Thaïlandais ont été détenus pour passer en contrebande au Cambodge du palladium - un produit chimique (précurseur de niveau 2) entrant dans la fabrication de l'ice.

Une offre croissante au Cambodge

Diversité des formes de méthamphétamines disponibles sur le marché cambodgien, augmentation du nombre de saisies de poudre, de précurseurs, de machines de découpage de comprimés de yaba... : tout indique, selon les auteurs du rapport, que la production locale de drogues de synthèse est "en hausse" et "mieux organisée".

Lors du lancement du rapport 2007 de l'Anad, le consultant d'UNODC qui a collaboré à la collecte d'informations, a attiré l'attention sur le fait que les caractéristiques des méthamphétamines cristallisées analysées au Cambodge ne correspondent pas à celles du crystal provenant des sources traditionnelles de production de drogue illégale. Ce qui signifie que ces substances proviennent d'une source alternative, soit nouvelle dans la région, soit... du Cambodge.

"A l'origine, la méthamphétamine cristallisée a explosé sur le marché de la drogue au début de l'année 2006, à un moment où des drogues illégales telles que l'héroïne et la méthamphétamine yama sont brusquement devenues bien moins disponibles et bien plus chères", relève David Harding, conseiller technique pour les programmes drogue de l'ONG Friends international. La soudaine arrivée sur le marché d'ice en grandes quantités alors que diverses contraintes rendaient moins accessibles les autres drogues classiques est comme une "anomalie", estime-t-il, et vient confirmer que cette drogue ne provient pas des circuits habituels.

Dans son rapport, l'Anad explique la chute des arrestations et saisies liées au trafic de drogue par "un changement des modes de trafic régional, dû à un plus bas niveau des activités anti-drogue menées en Thaïlande, suite au changement de gouvernement en septembre 2006, ce qui a apparemment conduit à une baisse des trafics de drogue transitant par le Cambodge à destination de Thaïlande via 'la route du Mékong'".

L'ice de plus en plus populaire

Si les saisies de méthamphétamines cristallisées ont chuté de presque deux-tiers comparé à 2006, fait observer l'Anad, leur consommation a connu un essor sans précédent en 2007, "comme le montrent le taux de 42,6% de consommation d'ice chez les enfants des rues de Phnom Penh et le taux de 34% d'admission pour traitement de consommateurs d'ice dans les centres gérés par le gouvernement".

Au palmarès des drogues illégales les plus populaires au Cambodge, le crystal s'est ainsi classé en deuxième position derrière le yama en 2007.

Etant bien plus puissante que le yama, sa consommation aura, à n'en pas douter, de graves impacts sur la santé, préviennent les auteurs du rapport, appelant à ce que l'ice soit systématiquement intégré dans les listes de drogues utilisées dans les systèmes de surveillance de consommation de substances psychotropes.

A ce jour, il n'existe pas de preuve montrant que la consommation de stupéfiants - associée à des pratiques sexuelles à risque et à des injections intraveineuses effectuées avec des seringues pas toujours stérilisées - ait eu de véritables répercussions sur la propagation du sida/VIH dans la société cambodgienne dans son ensemble. C'est cependant une source d'inquiétude pour l'avenir, un tel scénario s'étant déjà produit dans plusieurs pays.

Des drogués jeunes et concentrés dans les provinces frontalières

Qui consomme de la drogue ? Les hommes constituent le gros du bataillon des consommateurs de stupéfiants, dont les filles représentent seulement 6,5%. Les agriculteurs et les manoeuvres arrivent en tête, comptant pour plus du tiers (37,8%), suivis des enfants des rues (16,8%), des étudiants (15,4%) et des chômeurs (14%), estime l'Anad. Les jeunes de moins de 25 ans sont les plus concernés, comptant pour plus de 80% des consommateurs connus.

Selon les statistiques nationales, le nombre de consommateurs de stupéfiants, qui avait baissé de 7 075 en 2005 à 6 500 en 2006, continuerait sa descente avec 5 797 consommateurs identifiés en 2007 au Cambodge. Un chiffre qui pose à nouveau la question de la fiabilité des statistiques officielles, contestées par plus d'un expert, qui multiplient volontiers ce chiffre par 6, au minimum.

Selon une étude de l'Anad, le plus grand nombre de toxicomanes se concentre dans la capitale Phnom Penh, puis dans les provinces de Battambang et de Banteay Meanchey. Les provinces frontalières avec la Thaïlande et le Laos sont particulièrement touchées. La proportion de toxicomanes dans la population est la plus importante dans la municipalité de Païlin, suivie des provinces de Stung Treng, de Sihanoukville, de Koh Kong et de Ratanakiri. La consommation d'ATS (amphétamines type stimulants), famille de drogues de synthèse qui comprend autant le yama que le crystal, est largement prédominante dans les 24 villes et provinces du Cambodge (plus de 80% des toxicomanes au Cambodge sont des consommateurs de méthamphétamines), à l'exception toutefois de Kratié où 90,5% des consommateurs de drogue illégale sont des "sniffeurs" de colle.

Les saisies concentrées à Phnom Penh
Presque 50% des méthamphétamines cristallisées et un quart de l'héroïne saisis au Cambodge l'ont été à l'aéroport international de Phnom Penh, de même que la seule saisie d'ecstasy effectuée en 2007, précise l'Anad. Les autorités cambodgiennes ont par ailleurs découvert des opérations de découpage de comprimés de méthamphétamines à Phnom Penh, avec, pour la première fois, la saisie d'une machine rotative capable de découper 10 000 comprimés par heure !

Le Cambodge, un pays "attractif"
"La porosité des frontières du Cambodge continue d'en faire un pays attractif en tant que centre potentiel de production, de transit et également en tant que destination du trafic, comme l'ont démontré les larges quantités de drogues illégales saisies, entrant ou sortant du pays", reconnaissent les auteurs du rapport.

Alors que l'économie cambodgienne se développe, soulignent-ils, le Département de l'alimentation et de drogues (Dad) se trouve de plus en plus submergé par ses activités de traçage des produits et d'octroi de licences. Ses auteurs mettent ainsi en garde : "A moins que des efforts ne soient faits pour redéfinir le rôle et les fonctions [du Dad], et ses capacités augmentées en conséquence, il deviendra de plus en plus inapte à empêcher le détournement de substances légalement importées"... vers les circuits clandestins de production de drogue illégale par exemple.










Ka-set.info
 
 

Pour en savoir plus

La méthamphétamine cristallisée ou "crystal" ou "ice"
Cette drogue de synthèse tire son nom de son apparence cristalline à l'état pur, semblable à du gros sel de mer. Forme la plus pure de la méthamphétamine, qui s'injecte ou s'inhale, elle stimule le système nerveux, en activant la libération de dopamine et de sérotonine, avec pour effets le développement de comportements agressifs et paranoïaques, la perte des inhibitions, une confiance en soi accrue... et génère, quand ces effets retombent, un état de dépression, à l'origine d'une dépendance psychologique et émotionnelle à cette drogue.

Le cannabis, une drogue en quantités négligeables au Cambodge ?
Les saisies de cannabis séché ont augmenté en 2007, après plusieurs années de déclin, relève l'Anad dans son rapport. L'essentiel des quantités, survenue près du port de Sihanoukville. En 2006, aucune saisie n'avait été effectuée et 143,3 m2 de cultures avaient été détruites. Jusque-là, les autorités tendaient à démontrer que la culture de marijuana avait quasiment disparu du Cambodge. Aujourd'hui, elles concèdent que les surfaces cultivées ont "légèrement" augmenté entre 2006 et 2007, mais restent malgré tout, assurent-elles, "limitées".

La production d'huile de safrole sous surveillance
Les saisies d'huiles de safrole, un composé extrait du sassafras souvent utilisé comme précurseur dans la fabrication d'ecstasy, ont considérablement augmenté au Cambodge en 2007, exportées vraisemblablement vers la Thaïlande et le Vietnam. Cette huile tirée d'un arbre qui pousse dans les provinces de Battambang, de Pursat et de Koh Kong, peut être extraite du tronc et des racines. Ce qui implique, pour la recueillir, d'abattre l'arbre, lequel est inscrit sur la liste des espèces rares protégées par la loi forestière de 2004. En juillet 2007, le ministère de la Santé a émis une réglementation pour interdire la production, l'importation ou l'exportation d'huiles riches en safrole afin d'éviter son utilisation dans la production d'ecstasy. Mais l'huile de safrole possède également une valeur commerciale légale, qu'elle serve à synthétiser des parfums pour des produits chimiques et les savons, ou qu'elle soit recherchée pour ses propriétés médicinales. Il n'existe cependant pas de preuve corroborant l'hypothèse que l'huile de safrole produite au Cambodge soit utilisée dans la fabrication de substances illicites, est-il affirmé dans le rapport de l'Anad. En juin 2008, les autorités cambodgiennes et la police fédérale australienne ont détruit pour 7,6 milliards de dollars d'huile de safrole illégale.

Le traitement au Cambodge
Plus de 1 700 drogués ont été admis en 2007 dans les 13 centres de traitement gérés par le gouvernement au Cambodge, soit une augmentation de 57,7% comparé à 2006. Une tendance qui s'est observée partout à l'exception de Battambang. Plus de 80% des toxicomanes admis étaient des accros au yama et aux méthamphétamines cristallisées. Près de 10% voulaient se défaire d'une dépendance à la colle et presque 2% étaient des héroïnomanes. Plus des deux tiers étaient âgés de 16 à 25 ans, la plupart étant étudiants ou sans emploi.
Aucune ONG intervenant auprès des toxicomanes ou service de santé public n'ont envoyé de drogués dans ces centres en 2007. L'organisation Korsang y avait initialement adressé des individus jusqu'à ce que ceux-ci en reviennent en se plaignant que ces structures ne soient ni plus ni moins que des "camps de détention". Quant à l'ONG Mith Samlanh, elle dispose de son propre centre de désintoxication, la "Green House Center", situé en périphérie de Phnom Penh.

A lire aussi sur internet
- le passionnant site de Pierre-Arnaud Chouvy, géographe au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), geopium.org. Ce site d'information est consacré aux "problématiques de la géopolitique des drogues illicites en Asie ".
- l'abc des amphétamines présenté sur le site canadien Infodrogue

 

  


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