
Phnom Penh (Cambodge), le 25 mars 2009. Emmanuèle Phuon, chorégraphe, et les danseurs Chey Cankethea et Phon Sopheap, lors des répétitions de Khmeropédies II ©John Vink/ Magnum Tout a commencé par une photographie de John Vink. Une danseuse de trois-quarts dos, un bras délicat qui s'étire avec grâce et en arrière-plan, un personnage anonyme, flou, captivé par le geste. Devant cette image, Emmanuèle Phuon, ancienne danseuse de la compagnie de Mikhaïl Barychnikov, découvre une autre lecture d'un mouvement qu'elle connaît bien puisque, petite-fille, elle a appris la danse classique khmère dans l'enceinte du Palais royal. Très vite, cette Franco-Khmère se demande dans quel contexte ces mouvements pourraient faire sens hors de cadres traditionnels. Emmanuèle pressent qu'il y a derrière cette image une voie à explorer. Dès lors, la recherche d'une alchimie entre mouvements ancestraux et modernes ne cessera de la passionner.
Emmanuèle Phuon contacte à Bruxelles, où elle vit, une danseuse cambodgienne formée à l'Université royale des Beaux-arts de Phnom Penh et lui propose de tenter une chorégraphie contemporaine à partir des mouvements de la danse classique khmère. La pièce, un solo de 15 minutes, est présentée en avril 2007 au Barychnikov Arts Center à New York. "Dans ce solo, elle était tout le temps par terre comme une Apsara désuète qui prie et qui n'obtient rien", se souvient Emmanuèle. Cette présentation américaine lui permet de trouver des fonds et des soutiens pour renouveler l'expérience avec quatre autres danseurs cambodgiens. Elle cherche comment son expérience en danse contemporaine peut rencontrer la danse de son pays d'origine. Elle veut se confronter à la réalité du Cambodge, au quotidien des artistes, à leur potentiel et à leurs rêves. Expérimenter ensemble Fred Frumberg, directeur d'Amrita Performing Arts, une ONG américaine qui s'est fixé pour objectif de donner une nouvelle vie à l'héritage artistique cambodgien, sélectionne quatre danseurs pour Emmanuèle qui les retrouve aux Etats-Unis dans un ranch. Ils y sont accueillis pour une résidence de trois semaines en août 2008 chez un admirateur de Mikhaïl Barychnikov. Sam Sathya, professeur de danse khmère, débarque accompagnée de trois anciens élèves qui lui vouent respect et admiration : Chey Chankethya, Chumvan Sodhachivy, surnommée "Belle", et Phon Sopheap, le garçon du quatuor. Tous ont déjà participé à différents ateliers chorégraphiques. Le rythme est soutenu : ils dansent de 9 h à 18 h, ils visionnent de nombreuses vidéos, du ballet classique à la danse contemporaine, ils s'imprègnent de musiques nouvelles, ils apprennent à travailler ensemble. Par chance, les soutiens financiers n'exigent aucun résultat, la seule pression que les danseurs s'imposent vient de leur volonté d'expérimenter ensemble. "Au début, j'avais un paquet de photos de John Vink, j'avais plein d'idées, je me disais que son point de vue, son regard, allait les faire réagir. En fait pas du tout. Sauf la photo de cette danseuse de trois-quarts dos qui m'avait été offerte. Là, Sathya s'est reconnue vingt ans plus tôt. Alors nous avons discuté à bâtons rompus et notre travail est parti de cette photo." Ils improvisent sur la base d'interprétations décalées ou inattendues de la photo. Et si ce n'était pas la danseuse qui dansait mais l'observateur assis dans le fond ? Et si Sathya, la gardienne du temple, l'étoile, la professeur investie de cette mission de préserver et transmettre un savoir pouvait être ébranlée par ces jeunes, curieux d'autre chose, qui adaptent leurs mouvements traditionnels au rap vivifiant des Tiny Toones ? Ainsi s'établit le dialogue entre les générations, par la danse, par le langage du corps. Respect et complicité des échanges Inspirés par un pas de deux de ballet classique, Sopheap et Chankethya proposent un duo étonnant où les pas et les portés sont remodelés à la cambodgienne. Emmanuèle y a, de toute évidence, insufflé nombre d'éléments chorégraphiques contemporains. Ce subtil mélange des genres traduit aussi ce qu'elle a réussi à transmettre : "Il faut regarder ce qui se fait ailleurs, comprendre les idées et essayer de se les approprier, de les adapter. L'essentiel, c'est que le mouvement leur aille bien, que cela paraisse naturel." En répétition, elle insiste pour que Chankethya dise à Sopheap ce qu'elle peut faire ou pas afin qu'ils trouvent ensemble l'harmonie du pas. "Manou [surnom d'Emmanuèle] travaille avec vous, elle ne vous demande pas de la suivre, admire Chankethya. Elle respecte vraiment la forme classique et ouvre à d'autres formes possibles." Une partition-jeu En inventant leurs solos, les danseuses ont appris un nouveau langage. "La prouesse physique ne m'intéresse pas, tranche Emmanuèle. Quand je faisais de la danse classique, tourner et réussir plein de pirouettes c'était ce qui comptait. Mais on peut dire tellement d'autres choses avec la danse." S'inspirant des expérimentations du compositeur américain John Cage, Emmanuèle propose à Belle un jeu-chorégraphie. Elles écrivent sur des bouts de papier les mouvements que chacune d'elles aimerait intégrer à son solo. Ces papiers sont placés dans un sac puis tirés un par un, composant ainsi la partition des mouvements qui, par hasard, se cale parfaitement sur un morceau de Debussy. "Parfois on passe des heures, des journées à chercher sans trouver, explique Emmanuèle. Mais dans ce cas précis, ce solo nous a pris une heure à construire." Revisiter les chorégraphies traditionnelles Chankethya, elle, n'avait qu'une requête pour son solo : elle voulait quelque chose de rapide. Après réflexion germe l'idée d'une version ultra accélérée de chorégraphies traditionnelles khmères. Chankethya choisit les extraits chorégraphiques adéquats avec Sathya puis accélère, accélère et accélère encore. L'effet est saisissant. Quand la mécanique s'affole et se déglingue sur Walkie-Talkie Babylon de Einsturzende Neubauten, l'Apsara nous semble tout d'un coup plus proche, plus humaine. Pour Sathya, déformer ou décaler ce qui est ancré depuis si longtemps en elle n'était pas possible. "Elle est belle et fragile, elle est comme un flamant rose, raconte Emmanuèle. Mes propositions n'allaient pas avec ce qu'elle est." L'inspiration vint finalement du visionnage de la mort du cygne (dans le ballet Le lac des cygnes). Sathya reproduit les petits pas du cygne en y associant une gestuelle khmère sobre et intense, renforcée par la voix rauque chantant "Somewhere over the rainbow". Le goût de la liberté En mars, trois semaines d'atelier à Phnom Penh, auquel se sont joints neuf nouveaux danseurs, ont complété le travail entamé aux Etats-Unis. En changeant le vocabulaire de la danse classique khmère de contexte, en le poussant aux confins de sa forme originelle, en l'appliquant à de nouveaux thèmes sans jamais effacer son identité, en jouant sur les points de vue, Emmanuèle Phuon n'a pas seulement ébranlé quelques certitudes, elle a semé les graines du renouveau et de la création. Surtout elle a donné le goût de la liberté. "En danse classique, vous dansez pour les dieux, pour le sacrifice, vous êtes là pour préserver quelque chose, pour incarner la beauté. En mettant cette danse dans un contexte différent, nous nous sommes rendu compte que cela fonctionne tout aussi bien. Grâce à Manou, je me sens fière d'être une danseuse classique, explique Chankethya. Et je me sens libre." Ainsi sont nées les Khmeropédies II, spectacle bouillonnant d'idées, de réflexions et d'expériences que le public a acclamé le 27 mars à Phnom Penh. Ainsi s'est ancrée une certitude : ce n'est qu'un début.
Le difficile quotidien des danseurs En parallèle de l'atelier, Emmanuèle Phuon a confié à la photographe Marina Cox la mission de suivre Sathya dans sa vie quotidienne. Quelques-unes de ces images mêlées à des photographies personnelles de Sathya sont projetées pendant le spectacle, en contrepoint de ses conseils aux jeunes élèves. Elles rendent hommage au parcours de cette étoile et professeur, intermédiaire entre les rares maîtresses de ballet encore en vie et la jeunesse en apprentissage. Elles évoquent le travail quotidien qui fait une danseuse. Elles appellent avec pudeur à une meilleure reconnaissance des artistes. "Ces danseurs sont très courageux, plaide Emmanuèle Phuon. Ils ne vivent pas de leur danse. Pour gagner leur vie, ils enseignent. Ou ils ont d'autres activités. Ils n'ont pas la considération qu'ils méritent. Pourtant, ils continuent à danser."
Emmanuèle Phuon a connu tous les styles de danse Née à Paris en 1966 d'une mère française et d'un père cambodgien. Elle a six mois lorsqu'elle arrive à Phnom Penh. Elle commence la danse vers l'âge de 5 ans, au Palais royal, en apprenant la danse classique khmère. Lorsque sa mère déménage à Bangkok en 1975, elle y commence le ballet classique occidental. Vers l'âge de 15 ans, elle entre au conservatoire de danse d'Avignon. Pendant trois longues années, elle s'entend dire qu'elle est trop grosse et qu'elle n'y arrivera jamais. Elle se tourne vers les cours de jazz. Elle passe un an au Ballet jazz de Montréal. Puis elle entre dans la troupe de Alvin Ailey. Plus tard, elle intègre la compagnie Elisa Monte. Elle y reste cinq ans avant d'intégrer la troupe de Mikhaïl Barychnikov.
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Par Achey
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