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| "Clichés chams" (7) : Les salles de prière de l'aéroport de Pochentong |
| Par Emiko Stock | | | 20-03-2009 | 
Phnom Penh (Cambodge), le 9 janvier 2009. Flèche indiquant la direction de la Mecque, dans la salle de prière musulmane de l'aéroport de Pochentong ©Vandy Rattana La tension des derniers préparatifs est palpable. Les valises comme les passagers s'accumulent avec précipitation dans une Toyota Camry filant vers l'aéroport de Pochentong. Ahmat quitte le Kilomètre 9 de piètre humeur : il avait bien dit aux femmes de ne pas tarder car il voulait faire une dernière prière avant le départ… "Une fois là-bas [à l'aéroport], il n'y a nulle part pour prier. Quand c'est pour un départ pour le Hajj [pèlerinage à la Mecque], il y a tellement d'autres musulmans qu'on se met tous à prier sur le parking, mais là, je ne vais pas m'y mettre tout seul !"
C'était il y a plus d'un an. Ahmat prenait l'avion pour rendre visite à sa fille en Malaisie, justement à l'heure même où il devait accomplir l'une des cinq salat (prière rituelle musulmane) quotidiennes. Aujourd'hui, Ahmat reprend le même avion pour rencontrer un petit-fils tout juste né… Et il y a comme un quelque chose qui a changé à Pochentong : l'aéroport héberge maintenant deux Musallas, ces espaces permettant au voyageur musulman le repos spirituel. Deux petites salles blanches, quasiment nues, emplies seulement du plus grand calme… La vacuité qui en émerge pourrait presque rappeler à certains les canons du zen nippon. Ou, à d'autres, une inspiration d'un design des plus minimalistes. Les seuls ornements en sont une flèche indiquant la Qiblah, direction de la Mecque permettant d'orienter la prière, et un écran soulignant les horaires des prochains vols, rattachant le fidèle aux réalités d'autres cieux… La première Musalla se situe aux côtés du terminal des arrivées, et peut accueillir environ vingt-cinq fidèles sur ses 36 m2, alors que sa petite sœur, d'une superficie de 20 m2, située à l'étage, au sein des salles d'embarquement, permet à dix personnes de pouvoir accomplir ensemble la salat. Un geste de la Société concessionnaire des aéroports (SCA) qui ne laisserait pas de marbre les musulmans cambodgiens : "Mes compatriotes musulmans viennent souvent me remercier pour avoir contribué à leur fournir ce lieu de recueillement. Dans tous les pays, notamment ceux où une petite minorité musulmane est présente, on trouve une salle permettant d'effectuer la prière qui est si importante dans notre religion. Nous nous devions d'en installer une au Cambodge, tant pour les Cambodgiens sur le départ que pour les voyageurs étrangers de passage", commente Ahmad Yahya, alors conseiller du Premier ministre aux affaires musulmanes et responsable du dossier. Ahmad Yahya aurait ainsi joué un rôle essentiel dans ce tournant qu'il qualifie "d'historique" pour les musulmans cambodgiens. En février 2008, il rédige une demande au Premier ministre, à laquelle ce dernier répond deux semaines plus tard avec enthousiasme. Tout s'enchaîne ensuite très vite : en l'espace d'un mois les différentes entités gouvernementales se concertent et l'on missionne la SCA. Celle-ci ne tarde pas non plus à réagir : "On a peu de place disponible dans l'aéroport, on pouvait difficilement construire de nouveaux locaux. Alors nous avons fait une sélection de salles potentiellement vacantes, que nous avons proposées à nos interlocuteurs musulmans. Nous avons ensuite discuté ensemble des exigences spécifiques au lieu, comme la proximité des toilettes pour les ablutions, la mise à disponibilité de Coran, de tapis de prière, et l'indication claire de la Qiblah", explique l'un des responsables de la SCA. Ce projet aurait, d'après certains, pris vraiment forme à la suite de la visite d'une délégation koweitienne au Cambodge. Une idée que le Mufti Sos Kamry, chef religieux de la communauté musulmane au Cambodge, réfute : "L'idée était dans l'air depuis longtemps. Cela fait plusieurs années que j'entends parler de cette projet, initié par la SCA, alors même qu'ils commençaient à reconstruire l'aéroport. C'est pour ça que nous sommes reconnaissants envers eux et envers le gouvernement : on n'a jamais rien demandé et c'est d'eux-mêmes qu'ils ont eu l'idée de nous offrir ce cadeau". Un cadeau qui, à la différence des mosquées et Suraos de l'ensemble du pays pouvait se passer de l'habituel accord de construction du Mufti et du ministère des Cultes et des religions : "La Musalla a une vocation tout à fait différente. La mosquée doit réunir au moins quarante fidèles sous la direction d'un Imam et est utilisée pour les cinq salat quotidiennes et le Jumat, la prière la plus importante de la semaine, le vendredi midi. La Surao, elle, est surtout nécessaire aux petits villages à faible démographie où, à l'inverse des villes fortement peuplées, la mosquée est trop loin : on peut s'y réunir tous les jours sauf le vendredi pour les cinq salat, même si on n'est que deux personnes. La Musalla, elle, ne formalise pas le souhait de prière du fidèle. Autrefois, elle permettait autant le recueillement que l'étape de repos lors d'un long voyage. On doit pouvoir y effectuer autant la salat ritualisée aux horaires fixes, qu'y faire une dernière prière avant un départ vers l'inconnu", précise ainsi le Mufti, dont l'accord était acquis sans être nécessaire. L'inauguration se fait aussi discrète que ces deux espaces, mais efficace : une petite quarantaine de personnes viennent accomplir une première prière commune le vendredi 16 mai 2008. Une présence qui aurait dû, fin 2008, changer le visage du pèlerinage annuel vers la Mecque à Pochentong. Alors que les familles viennent habituellement nombreuses accompagner les candidats au Hajj effectuant une dernière prière sur les parkings de l'aéroport, les Musallas devaient fournir aux quelques centaines de pèlerins sur le départ de meilleures conditions pour accomplir le rituel. Mais les troubles thaïlandais bloquant l'aéroport de Bangkok au même moment ont mis un terme au rêve d'une vie d'un grand nombre de familles en partance : "Le nombre de pèlerins au départ du Cambodge n'a cessé d'augmenter ces dernières années, sauf en 2008, où finalement seulement 150 personnes ont pu faire le voyage à la Mecque, alors que 400 s'y étaient rendues en 2007", note le Mufti. Nul doute cependant que les Musallas ont alors été un lieu de retrouvailles privilégié pour les élus comme pour ceux qui devaient s'en retourner à leurs villages. La fréquentation de chacune des petites salles reste cependant méconnue : chacun pouvant s'y rendre selon sa propre volonté à toute heure lorsque l'aéroport est en activité, l'accès n'y est pas réglementé. Une absence de statistiques qui traduit une totale liberté d'accès, le principe même de la Musalla. Et aujourd'hui encore, ces petites pièces réservées se font vides, emplies de leur seule sérénité. Alors que Ahmat s'apprête à s'envoler pour Kuala Lumpur, il tire finalement une croix sur la dernière prière qu'il aurait pu enfin y effectuer : "C'est pas pareil quand je suis tout seul… Si on avait été plusieurs, ça aurait été mieux…", puis le fidèle de justifier avec malice : "De toute façon, dans trois heures je suis en Malaisie, et là-bas, des salles de prières, ils en ont même dans les marchés et sur les routes… ! Alors je me rattraperai là-bas !"
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Pour en savoir plus
Clichés chams, chronique sur les musulmans du Cambodge, chaque troisième vendredi du mois sur Ka-set. Pour consulter les précédents articles, cliquer ici
L'auteur Emiko Stock est doctorante en ethnologie, à l'université Paris X Nanterre. Elle s'intéresse aux Chams depuis 1998 et est basée au Cambodge depuis 2000.
Son site : Du fin fond du grenier
Quelques repères Lexique sur les musulmans et l'Islam au Cambodge
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