Kambol (Kandal, Cambodge), le 3 avril 2009. Une dizaine de jours avant le Nouvel an khmer, les Sino-Khmers célébraient la fête de Chheng Meng ©Vandy Rattana Depuis une dizaine d'années, les villageois de Kambol et de Ta Phém, dans la province de Kandal, au cœur du Cambodge, deviennent, une fois l'an, de fin mars à mi-avril, des travailleurs saisonniers un peu particuliers. Armés de balais, houes, pelles et seaux, ils arpentent un terrain situé à une quinzaine de kilomètres de Phnom Penh sur lequel se trouvent plusieurs milliers de tombes chinoises. Leur but : vendre leurs services de "nettoyeurs" aux familles sino-khmères venues honorer leurs ancêtres à l'occasion de la fête des morts chinoise de Chheng Meng. Reportage.
Un grand ménage Habituellement déserte, une zone truffée de tombes chinoises, dans le district de Ang Snuol, est le théâtre depuis quelques semaines d'un incessant ballet : des centaines de villageois de tous âges arpentent ces quelque vingt hectares, guettant l'arrivée de familles sino-khmères venues rendre visite à leurs morts et faire un peu de ménage sur des sépultures délaissées le reste de l'année. Les plus jeunes, âgés d'une dizaine d'années, se sont fait les spécialistes de la balayette, courant ici et là pour épousseter les dalles de béton, devant les tombes, à l'appel de leurs clients. Les adultes et les personnes âgées ajoutent à leur panoplie une houe bien utile pour défricher les abords des tombes et, en habitués, surveillent d'un œil les voitures afin de cueillir leurs passagers dès leur arrivée. Des offrandes abondantes A l'aube déjà, les véhicules se succèdent : on vient en famille, les bras chargés d'offrandes et les bourses pleines de billets dont les habitants de Kambol et Ta Phém espèrent bien voir la couleur. Mme Ear, une Chinoise venue de Phnom Penh, se fait accueillir par une nuée d'enfants. Nullement surprise, elle pare au plus urgent : à peine descendue de son véhicule, elle distribue 4 000 riels à huit enfants afin qu'ils passent vite fait bien fait un coup de balai devant la tombe de ses ancêtres. Une aide précieuse qui va lui permettre de disposer rapidement une multitude d'offrandes, sur une natte, au pied de la sépulture. Tek, son fils, s'attelle pour sa part à recouvrir la tombe, bien nettoyée et consolidée quelques temps auparavant par un villageois, de petites langues de papier de toutes les couleurs. "Les bandelettes de papier, c'est un peu comme si on restaurait la toiture de la maison de ma grand-mère, après un an d'absence. Et on a désherbé autour de la tombe, comme on l'aurait fait pour sa maison", explique-t-il, avant d'arroser la sépulture avec deux seaux d'eau. "L'eau apporte la prospérité et le bonheur aux esprits des ancêtres et ceux-ci les transmettent ensuite à leur descendance, pour le bon déroulement de leurs affaires", espère ce trentenaire. Comme chaque année, Mme Ear, accompagnée de son père, de son mari et de son fils, a dépensé une petite fortune pour ses ancêtres : deux porcs laqués, des fruits en abondance, des gâteaux, des boissons sucrées, des tissus, des pièces d'or et de l'argent... Des offrandes qui viennent s'ajouter à la vingtaine de dollars qu'elle a déboursés pour nettoyer et remettre en état le tertre funéraire de ses aïeux, émoussé après une année d'exposition à la pluie, au soleil et au vent. Au total, cette cérémonie aura coûté à la famille plus de 200 dollars. Un peu plus loin, Mme Sok Tha, 53 ans, a elle aussi les bras chargés de victuailles. Elle est venue avec sa famille et celles de ses sœurs, soit quatorze personnes. Chacun des trois foyers a mis 150 dollars dans la cagnotte pour rénover la tombe et acheter des offrandes. 5 000 tombes à remettre à neuf Pour les riverains, les retombées sont loin d'être négligeables : les 5 000 tombes chinoises qui se trouvent sur ce terrain fournissent du travail à nombre d'entre eux. Toutes les familles ne dépensent pas de telles sommes, tempère Chhun Leng, membre de l'association chinoise Ti Chiv, basée à Phnom Penh. "Si les gens n'ont pas d'argent, deux pâtisseries suffisent", en guise d'offrandes, explique-t-il. Et pour le nettoyage, chacun fait comme il veut et surtout... comme il peut. Balayeurs, défricheurs, porteurs d'eau... Balayeurs et défricheurs profitent en tout cas de cette manne, de même que les porteurs d'un élément essentiel dans le cadre de ces rites : l'eau. Top Sophin, 24 ans, habitant de Ta Phém, fait le guet, du haut de sa charrette sur laquelle est posé un réservoir. Le front en nage, les manches retroussées, il jette des regards furtifs à droite et à gauche, prêt à bondir pour satisfaire une demande. Depuis le 29 mars, il promène sa fontaine ambulante, avec ses trois petits frères et sa sœur. Un commerce qui lui permet, certains jours fastes, de gagner jusqu'à 80 000 riels (20 dollars), au tarif de 2 000 riels (0,5 dollar) le seau. Les meilleurs jours, il a écoulé cinq à six tonneaux versés pour les âmes chinoises. Sophin s'est spécialisé dans l'approvisionnement en eau, mais il est, lui aussi, équipé d'une houe et d'une balayette, "au cas où". Quand l'eau se vend mal, il propose ses services pour désherber et balayer autour des sépultures et facture ce travail selon la taille du portefeuille de l'intéressé. "S'il est riche, il me donne 2 000 riels. S'il ne l'est pas, c'est 1 000 riels", affirme-t-il, soulignant que cela peut lui rapporter, en plus de l'arrosage, près de 20 000 riels (5 dollars) par jour. Une somme confortable, estime le jeune homme, qui a commencé à travailler occasionnellement comme nettoyeur de tombe quand il était adolescent. Mais, une dizaine d'années après ses premiers pas dans cette profession saisonnière, il voudrait passer à l'échelon supérieur : celui des plus expérimentés, qui s'occupent de remettre en état les tumulus. Une tâche que les "vieux du village" monopolisent : c'est celle qui rapporte le plus, maugrée le jeune homme qui compte bien prendre la relève. Le monopole des "anciens" Luk Sing, 47 ans, habitante du village de Ta Phém, fait partie de ces "vieux" dont parle le jeune porteur d'eau. Assise sur un tertre auquel elle vient de redonner forme et fermeté, elle attend sa propriétaire, qui va inspecter les travaux finis. Un krama en guise de couvre-chef, une houe à portée de main, elle énumère, tel un menu, l'ensemble des services qu'elle propose : "Porter et tasser la terre pour refaire les tumulus, arracher les mauvaises herbes, repeindre les lettres sur la pierre tombale, nettoyer la dalle et l'espace devant la sépulture"... Depuis le début de la fête de Chheng Meng, Mme Luk et sa voisine, avec qui elle fait équipe, ont déjà remis en état une dizaine de tertres. "Un jour, j'ai même réussi à en faire deux, se flatte-t-elle. Mais le tarif dépend du propriétaire [de la sépulture]. On me donne généralement entre 40 000 et 50 000 riels (10 et 12,5 dollars) par tombe." Les services de cette quadragénaire sont appréciés : elle fut l'une des premières à travailler comme "nettoyeuse", il y a plus de dix ans. A l'époque, raconte-t-elle, rares étaient ceux qui avaient répondu à l'appel des autorités du village, qui cherchaient des journaliers pour effectuer ces travaux. "Cela n'intéressait pas grand monde. Les gens étaient plus occupés par leur rizière et la production de sucre de palme", se souvient-elle. Au départ, seules six familles de son village s'étaient d'ailleurs lancées dans cette activité. Aujourd'hui, la quasi-totalité des familles du village voisin, Kambol, travaille au nettoyage des tombes pendant la fête de Chheng Meng. Kan Pirom, 31 ans, fait partie des habitués : il gère cinq sépultures, depuis dix ans, comme le font également quelque 200 autres familles de son village. Pour chacune des sépultures, il demande 100 000 riels (25 dollars) pour obtenir généralement, après négociation, 90 000 dollars (22,5 dollars), soit une somme bien plus conséquente que celle versée à Mme Luk. Accompagné de son fils, sur une moto flambant neuve, il revient sur le terrain pour récupérer son dû auprès de clients chinois qui, année après année, lui renouvellent leur confiance. Il faut dire que Pirom fait tout pour les satisfaire : deux ou trois jours avant la fête, il apporte de la terre, consolide le tumulus et nettoie la tombe pour que tout soit propre et en ordre lorsque les familles viendront prier et faire des offrandes à leurs proches disparus. Un héritage des empereurs Tang Pour les Sino-Khmers, cette fête de Chheng Meng, ou Qingming, revêt une importance similaire à la fête des morts des bouddhistes khmers, le Phchum ben, explique Kuok Cheng Heng, responsable des tombes chinoises de Kambol, au sein de l'association Ti Chiv. Cette tradition remonte à la dynastie Tang (VIIe-Xe siècles), raconte-t-il avec fierté. Les familles peuvent se rendre sur les tombes de leurs ancêtres au cours du troisième mois chinois (de mi-mars à mi-avril), même si en Chine, désormais, une journée est plus particulièrement désignée pour le nettoyage des tombes, cette année le 4 avril. "La fête de Chheng Meng est comme celle de Phchum ben. Durant la cérémonie, les vivants apportent des offrandes et prient devant les tombes afin que les esprits puissent bénéficier des bonnes actions de leurs enfants et échappent aux châtiments de l'enfer. En retour, ces esprits aident leurs descendants dans leurs métiers et leurs commerces", explique l'homme âgé. Pour Chhun Leng, 61 ans, également membre de cette association, la fête de Chheng Meng permet de faire en sorte que les parents disparus ne sombrent pas dans l'oubli, mais aussi et surtout de retrouver ceux qui vivent encore et dont on ignorait parfois l'existence... "Sur la tombe est inscrit le nom des aïeux. Si quelqu'un arrive pour prier et s'aperçoit que la sépulture a été remise à neuf, il saura qu'il y a encore des membres de sa famille en vie, quelque part. Inversement, s'il voit qu'elle est à l'abandon, cela veut dire que tous sont morts." C'est le cas d'environ 1% des sépultures, en friche, que l’association Ti Chiv se charge de regrouper sur un seul et même tumulus, entretenu grâce aux dons de généreux bienfaiteurs... et aux services zélés des habitants de Kambol et de Ta Phém.
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