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Clichés chams (5) : Une romance franco-chame du Cambodge
Par Emiko Stock   
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19-12-2008

Gabrielle Pianette - Mei Bi © Famille Mousar

 Cambodge, date inconnue. Gabrielle Pianette, dite ''Mei Bi''
© Famille Mousar

"Il était une fois une belle demoiselle qui courait, affolée et essouflée, le long de la rive du Mékong à Kompong Cham. Une française qui fuyait l'envahisseur japonais à ses trousses. Seule, sans ses parents - de prospères planteurs d'hévéas - traquée, notre triste héroïne se retrouva face au fleuve, sans issue. Tout espoir semblait perdu... Quand soudain, un jeune et beau garçon, pêcheur cham à la barque légère, apparut et la sauva de l'ennemi. Emportés par la douceur des flots … et de l'amour, le jeune couple accosta sur l'autre rive, au village de Phum Trea, où ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants."


Est-ce là la trame d'un roman d'amour ou le chapitre d'un recueil de contes pour enfants ? Ou encore, quelques lignes d'un scénario édulcoré à projeter en 16/9e ? Rien de tout cela. L'histoire de la jolie petite Française et de son beau prince cham se raconte chez les plus anciens. Elle s'entend aux quatre coins du Cambodge cham, comme si le couple faisait partie de leur folklore. Relatant avec enthousiasme les rebondissements de cette aventure, les conteurs semblent presque avoir connu cette "demoiselle française", et son Roméo cham, sans que personne sache vraiment ce qu'il est advenu de ce couple mythique, voire s'il a seulement existé. Entre romance cambodgienne, épopée chame et roman français indochinois, cette douce légende aurait-elle été écrite sur les lignes d'une certaine réalité?   

A Phum Trea, dans le district de Kroch Chmar, à Kompong Cham, on a d'autres préoccupations que de colporter de vieilles légendes. Et si le sévère Tuon (terme désignant un professeur chez les Chams) du village approuve d'un froncement de sourcils cette chronique familiale métissée, c'est qu'elle trouve véritablement, en ces lieux, ses racines. Ces héros habitaient ici, sur ce bord du fleuve, à l'endroit même où accoste aujourd'hui un bac autrement plus chargé que la barque de notre jeune pêcheur.   

Mei Bi et Ta Ahmat ont bien existé. Mais à la différence des héros légendaires, nos deux personnages - bien réels - ne sont plus. C'est l'une de leurs nièces, habitant toujours la maison de son enfance, qui vient, d'un sourire ridé par 70 années, lever le voile sur cette ritournelle. Les langues se délient, les albums photos se déplient, les différentes versions racontées s'estompent pour être redessinées par les souvenirs.   

"Ah mon oncle… C'était un grand homme ! Immense, très respecté, puissant. On le disait arabe… de ceux que l'on craint. Il était connu pour être un peu méchant quand même…", concède la nièce, Mei Khadija. Tour à tour marchand prospère, chef de mosquée ou fonctionnaire du protectorat, les origines étrangères floues de Ong Ahmat précisent les contours de ce sauveteur finalement pas si jeune : un homme d'âge mûr dont les ancêtres (mal) connus tant des Cambodgiens musulmans que bouddhistes, venaient des mondes arabe et indien. Charisme et savoirs occultes se mélangent dans cette image du "Ta Arabe", comme dans celle de Ong Ahmat.   

Car c'est bien de ce je ne sais quoi dont il était doué, que l'homme fort usa auprès de la jeune fille à la peau blanche, dont il fit sa dulcinée… officiellement la quatrième… "C'était un homme à femmes, c'est sûr", se rappelle Mei Khadija dans un petit rire mutin. "D'abord il épousa une Chame dont il eut des enfants. Ensuite une Khmère : dont il eut des enfants. Ensuite une Chinoise… dont il eut des enfants. Enfin, une Française, dont il eut des enfants... Encore!" Et Mei Khadija d'abandonner toute tentative de retracer la descendance du séducteur.

C'est en France, en région parisienne, que l'une des dernières descendantes, la petite fille du couple, Om Kati, 53 ans, se remémore une grand-mère avec qui elle a passé toute une partie de son enfance : "La vérité c'est que mon grand-père avait enlevé Mei Bi, ma grand-mère. C'était un Arabe puissant, et il était craint", raconte-t-elle en écho à son aïeule Khadija. A la sortie du lycée, la jolie étudiante Gabrielle Pianette fut enlevée par son futur mari. "Il l'a ramenée de Phnom Penh, où il se rendait souvent pour affaires, au village, et en a fait sa femme. Elle avait 16 ans." On se situe alors aux alentours de 1915, bien avant la Seconde guerre mondiale et les invasions japonaises relatées dans la légende qui leur a survécu.   

A Phum Trea la "jeune Française" devint vite une "jeune Chame", c'est ainsi que les anciens s'en souviennent. Suivant son mari, chef de mosquée, elle se fait musulmane, et rien ne semble la différencier de ses voisines : voile posé sur sa longue chevelure, tunique oblongue recouvrant le sarong. Au "Gabrielle Pianette" de sa naissance, ce sont les seuls noms de "Mei Bi" et "Yiey Gah" qui lui survivront.   

La jeune femme avait accepté rapidement cette union aux détours surprenants : "Sans savoir pourquoi, elle a cédé. Elle me disait toujours que mon grand-père ‘lui avait fait quelque chose' et qu'elle avait succombé", se rappelle Om Kati. Le charme - douceur envoûtante ou philtre d'amour ensorcelant - agît instantanément. Les parents, qui étaient probablement des fonctionnaires de l'administration phnompenhoise, n'auraient pas été insensibles à ce sortilège puisqu'ils finirent par approuver le mariage.   

Depuis la grande maison des rives de Phum Trea, Mei Bi devient chame, maîtrisant parfaitement la langue, ainsi que le chinois et le khmer, qu'elle parlait avec certains de ses petits-enfants de la ville lorsqu'ils oubliaient leur première langue. Mais Mei Bi continuera d'écrire dans une seule langue : le français. De mémoire de "Phumtrea-ien" on ne lui connaît pourtant aucun lien maintenu avec ce pays : aucune famille, aucune visite. Pourtant, elle insiste pour que sa petite-fille poursuive ses études au lycée français de Phnom Penh, et se lie d'amitié avec un prêtre de la capitale.  

A 76 ans, en 1974, Gabrielle Pianette suit son mari dans la tombe, décédé depuis des années. Elle est enterrée par un frère et une sœur venus de France afin de lui rendre un dernier hommage posthume. L'histoire ne dit pas si son corps repose sous la croix du cimetière français de Phnom Penh ou dans un linceul musulman à Phum Trea.   

La légende prendra le pas sur l'histoire, ancrée dans un tout autre contexte : un ennemi japonais en commun, des administrateurs devenus planteurs, un pêcheur d'ici et d'ailleurs aussi puissant que mystérieux, une beauté blanche adoptée par le Mékong… Pas de doute, l'union de Mei Bi et de Ta Ahmat est bien celle de la romance khmère, de l'épopée chame, et du roman indochinois… Sans doute juste pour assurer une meilleure diffusion de cette grande histoire d'amour !  

 

 

 


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Clichés chams, chronique sur les musulmans du Cambodge, chaque troisième vendredi du mois sur Ka-set. Pour consulter les précédents articles, cliquer ici

L'auteur

Emiko Stock est doctorante en ethnologie, à l'université Paris X Nanterre. Elle s'intéresse aux Chams depuis 1998 et est basée au Cambodge depuis 2000.

Son site : Du fin fond du grenier

Quelques repères
Lexique sur les musulmans et l'Islam au Cambodge

 

 
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