Udong (Cambodge), septembre 2007. Des petites mains accrochent avec précision les gâteaux du Mawlid de l'Imam San aux Kah Lasai clinquants © Emiko Stock Depuis plusieurs jours, dans certains villages chams du Cambodge, l'air semble s'adoucir de la promesse d'une gourmandise à venir. Entre Udong et Battambang, l'odeur d'une suave friture s'échappe des foyers, annonçant la saison de l'après-récoltes où les palais se mettent en fête : les gâteaux du Mawlid sont bientôt prêts, les saints vont pouvoir être célébrés.
Mawlid, en arabe, désigne traditionnellement la célébration de l'anniversaire du prophète Mohammad. Au Cambodge comme ailleurs, celle-ci donne lieu à de somptueuses festivités le 12 Rabi al Awal, ou troisième mois musulman, qui tombe ces dernières années aux alentours d'avril - mai. Mais comme dans le reste du monde musulman, cette commémoration s'est étendue aux saints, ces hommes au parcours remarquable, aux pouvoirs exceptionnels et dont la visite des tombes apporte bonheur et prospérité aux foyers. Hommage à l'Imam San Ainsi en est-il de l'Imam San, dont ceux qui se réclament les dévots se rendent, une fois les récoltes achevées, à Udong, sur les terres que le roi Ang Duong lui offrit. Là, ils honorent par un fabuleux Mawlid ce saint du XIXe siècle dont on relate la puissance et la droiture et dont on conte les innombrables pouvoirs merveilleux. L'Imam San ouvrit sur le sol khmer, au milieu des stupas, une nouvelle voie religieuse à un fidèle petit groupe de musulmans. Avec dévotion, les gâteaux déjà cuisinés dans les villages sont méticuleusement empaquetés dans les paniers ou bien délicatement déposés sur des plateaux que les femmes porteront sur leurs têtes, à moins qu'ils ne soient apportés "en kit", tels des pièces détachées qui seront assemblées en un petit chef d'œuvre : le "Kah Lasai". Ces compositions émaillées de gâteaux ne sont pas sans rappeler les Phkars Ben de la fête des morts khmère ou, bien plus éloignés, les arbres de Noël ! Couleurs, brillance et faste s'imposent dans chacun de ces Kah Lasai garnis de gâteaux et multiples décorations, dédiés au saint aujourd'hui fêté et, sans doute à travers lui, aux morts, sous les regards enchantés des vivants. Alors que les hommes chantent la vie du prophète de leurs plus belles voix, les femmes, sitôt arrivées, se mettent à l'ouvrage, accrochant ces ornements fermes et sucrés à des tiges de fer colorées. On y ajoute des papillotes enluminées, des billets de banque tout neufs, des guirlandes et des fleurs, le tout piqué sur un socle soigneusement décoré. Une composition symbolique Chaque famille s'attache à réaliser au moins un Kah Lasai : les plus petits sont préparés en l'honneur des nouveaux-nés qui recevront alors officiellement leurs noms, les plus grands sont destinés aux jeunes d'environ 15 ans dont on fête la récente entrée en âge adulte. Les foyers se contentent le plus souvent de dresser un seul Kah Lasai pour des raisons financières… ou encore par oubli du symbolisme. Que les gourmands ne s'y trompent pas, les gâteaux du Mawlid n'ont pas pour principale mission de satisfaire les papilles mais bien plutôt le rituel. Leur composition ne doit rien laisser au hasard, évoquant tour à tour les trésors du royaume ancestral, et l'anatomie humaine dans cette célébration proprement ésotérique de la naissance. Tout commence par un œuf dur, matrice originelle, puis on ajoute un gâteau en "roue de carrosse" commémorant le jour dit de "la traversée" ou de l'accouchement. Suivent des petites "oreilles" ou des "nez", des "nids d'oiseaux" indispensables puisqu'ils sont les vaisseaux sanguins, et voilà l'essentiel constituant la base de ces Kah Lasai, symbolisant la naissance même. On complétera ensuite la composition selon le destinataire de cette offrande. Ainsi les plus grands auront droit aux complexes motifs de Naga, représentant "l'animal qui brûle en nous au début de l'âge adulte et qui nous empêche tant de dormir", ou encore le "Prasat" - en se faisant la représentation d'un ancien palais - ou des côtes (humaines) qui évoqueraient la beauté féminine, complément de l'énergie masculine du Naga. Cependant, le sens caché - que l'on retrouve fréquemment en islam Chiite ou dans le Soufisme - de ces douceurs loin d'être naïves se perd à la mort de chaque ancien. Malgré tout, le geste se reproduit à l'identique d'année en année et en écho au Mawlid du prophète Mohammad en l'honneur duquel les mêmes friandises sont offertes. Le premier anniversaire du prophète... "Le prophète Mohammad ne cessait de pleurer lors de son premier anniversaire. Personne ne savait quoi faire pour calmer ses pleurs : confiseries, fruits, biens précieux, rien n'y faisait. Alors que gourmandises et trésors emplissaient les lieux, une vieille femme, qui n'avait qu'un seul sein, est venue à lui. Refusant de téter le sein qui lui était offert, l'enfant Mohammad se tourna vers la poitrine qui en était dénuée. Et alors qu'il tétait le vide, un nouveau sein poussa. C'est alors que ses pleurs cessèrent enfin", raconte l'un des vieux religieux de la communauté de l'Imam San pour expliquer l'origine de ces dons sucrés. L'enfant Mohammad est gâté : dans l'Andalousie musulmane d'autrefois des bougies brûlaient toute la nuit en son honneur, en Egypte, les rues se remplissent de danses en ces jours de Mawlid, en Indonésie les gâteaux sont montés sur d'immenses supports variants selon la "caste" d'origine... Au Cambodge, si ces gâteaux font la fierté de la petite communauté de l'Imam San, c'est parce que nombre de villages chams voisins préfèrent se contenter d'un simple repas commun et d'une prière plus courte pour célébrer le prophète. "Etre ou ne pas être du Mawlid" Mais, à des kilomètres de là, bien loin de notre Ta San et de ses fidèles Chams, les Jveas de Kampot s'adonnent à un rituel similaire. Ceux qui prônent pareillement le traditionalisme confectionnent aussi de riches compositions gourmandes, tandis que ceux se disant orthodoxes optent pour davantage de minimalisme là où les Wahhabites s'abstiennent de toute cérémonie : on rappelle alors que le prophète refusait tout culte de la personnalité ou on invoque un "associationnisme"* jugé risqué dans le cas des Mawlids de saints locaux. D'une province à l'autre le débat a pris une telle ampleur que bientôt les communautés se sont mises à jouer de cette distinction tant rituelle que sociale : "Etre ou ne pas être du Mawlid". Cependant, loin des discours et des idéaux, tandis que les uns prendront d'assaut la colline de l'Imam San pour fêter celui qui n'est pourtant pas leur guide, les gâteaux de tous seront mis en commun pour être partagés. Représentants des autorités locales et voisins cambodgiens se verront également offrir leur petit panier annuel de délices, comme si les frontières sociales et religieuses s'évanouissaient devant un péché partagé par tous : la gourmandise.
* Par "associationnisme" est entendu ici l'association au Dieu unique Allah d'autres divinités. L'associationnisme est considéré comme l'un des plus graves péchés en islam. [retour au texte]
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Par Achey
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