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"Clichés chams" (2) : Des "Ta Arabes" venus des Indes
Par Emiko Stock   
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19-09-2008

Cambodge-Chams-Ta Arabes © John Vink / Magnum

Phnom Penh (Cambodge), le 18 septembre 2008. Prière après le repas du soir lors du Ramadan à la mosquée Jami Saad Bin Bi Wakkas
© John Vink / Magnum

 

Un large sourire posé sur une imposante carrure, une barbe très blanche qui tire en longueur et un je ne sais quoi d'ailleurs... Gullar Mirsan, 75 ans, est le gardien de la mosquée de Tuol Tompong, dans la capitale du Cambodge, Phnom Penh, ou du "Quartier arabe" comme le surnomment souvent les Khmers et les Chams. Il ressemble à ces "Ta Arabes", ces "grands-pères arabes" qui peuplaient autrefois ce quartier rebaptisé en conséquence. Pourtant, en ces lieux, aucune trace d'une communauté originaire du Moyen-Orient. Le voile se lève en discutant avec Gullar Mirsan et quelques autres. On réalise alors rapidement qu'ici, comme à l'autre bout du continent eurasiatique, l'imaginaire collectif tend à associer à l'islam le "groupe ethnique" originaire de la péninsule arabique. En fait, c'est en regardant du côté de l'empire des Indes britanniques d'autrefois et de sa composante musulmane que l'on retrouve le fil de leur histoire.


"Mes ancêtres étaient de Hazara (1). Ils sont arrivés au Cambodge il y a plus de 150 ans", estime le grand homme en prenant le cimetière à témoin. Fils d'un Pathan (ou Pachtoune) et d'une Khmère convertie, Gullar Mirsan est loin d'être une exception. Ces voyageurs du lointain, des hommes arrivés seuls, prenaient pour femme des autochtones, parmi les Chames et les Jveas, comme eux musulmanes, ou parmi les Khmères et les Chinoises qui acceptaient de se convertir à l'islam.

Aux cotés de Gullar Mirsan, le chef de la mosquée de Tuol Tompong, un ancien boxeur de moindre taille, moins loquace et plus jeune de vingt ans, retrace sa complexe généalogie mêlant sang "pakistanais", khmer et cham de Chruy Changvar.

A parcourir ce quartier phnompenhois aujourd'hui devenu résidentiel, on a du mal à imaginer qu'il fut l'un des poumons de la petite communauté indo-musulmane d'alors avec 3 000 familles qui auraient été placées, jusque dans les années 60, sous l'autorité du père de Ta Gullar. "Avant, ici, il n'y avait rien, personne. C'est nous qui avons tout défriché en arrivant". Le chef de la mosquée ajoute avec une pointe de malice : "Nos ancêtres sont arrivés en 1895. Ils élevaient le bétail, l'abattaient ou en tiraient le lait, là-bas, près de la gare… Avant que les Français ne les  délogent pour poser les rails du chemin de fer dans les années 30".

De ces familles, peu sont restées au Cambodge ou ont survécu au chaos de la guerre du Vietnam qui déborda sur le pays khmer en 1970, et surtout aux Khmers rouges, qui se rendirent maîtres du pays en 1975.

En dehors de la capitale, on retrouve encore en province, ici ou là, épars, les derniers représentants de la petite communauté musulmane de l'Inde britannique dont les pionniers sont arrivés dans le sillage de l'Indochine française.  

Ainsi, dans la province de Battambang, les bords de la rivière de la commune de Norea hébergent depuis les années vingt une majestueuse mosquée jaune rappelant le style architectural de l'Asie du Sud. Au bureau du quartier, la majorité des administrateurs est à l'image de la population : Jvea*. Mais pas tous... Monsieur Hoeur, portant moustache et lunettes, offre des origines différentes : à l'image d'une quinzaine d'autres familles du coin, sa mère - une Khmère convertie - a épousé un de ces "hommes du pays ourdou (2)", arrivés dans les années 10. "Il en reste peu maintenant des descendants de cette vague d'immigration au Cambodge. Les uns sont morts, les autres sont partis à l'étranger depuis des années... Les quelques survivants au Cambodge, comme moi, sommes vieux aujourd'hui!", explique-t-il, avant de glisser qu'il aurait de la famille "quelque part en Thaïlande". C'est en effet dans le royaume voisin que son père débarqua à l'âge de 10 ans avec un groupe de téméraires venus depuis Lahore (3) chercher de nouvelles opportunités de commerce avant, plus tard, de s'installer dans cette partie du Cambodge.

Tenant un petit verre de café encore fumant au creux d'une main généreuse, le "Ta Arabe" de la bourgade de Prek Khmer, dans la province de Kompong Chhnang, se souvient de la réputation acquise par son père et ses oncles, originaires du Bihar (4), dans le commerce de la viande et des produits laitiers. Les boucheries alors laissées aux mains de ces immigrés musulmans étaient actives tout autour du marché de Kompong Chhnang.

Enfin, dans la province de Pursat il faut se rendre au fond d'une petite maison flottante du village de Kompong Luong, pour apercevoir, entre deux voyages de propagation de la foi qu'il est tenu d'entreprendre, le responsable des musulmans de la province. Le regard perçant de grandes lunettes tombantes, le costume noir enveloppant sa large silhouette, c'est également par son père que Abazar Osman, 64 ans, retrace une ascendance qu'il dit "pakistanaise", alors que sa mère était une chame locale.

Si chacun attribue à ses ancêtres une origine "pakistanaise", le terme en lui-même convient peu, l'Etat du Pakistan étant né en 1947 avec la partition de l'empire colonial britannique en Inde, soit bien après la venue de ces immigrés. Cette référence est préférée pour mieux se distinguer d'une Inde traditionnellement perçue depuis le Cambodge comme globalement hindouiste.

Bien que le rapport au pays natal du père soit très fort, le lien avec le pays d'accueil ne pose pas de problème particulier. Ces "grands-pères arabes" vivent en parfaite harmonie avec leurs voisins musulmans chams ou jveas, aux cotés de Khmers bouddhistes. "Je suis né, j'ai grandi ici. Finalement, c'est ici que je mourrai!" déclare sans hésitation Ta Gullar. Pourtant, le jeune homme qu'il était dans les années 50 aurait pu finir ses jours au Pakistan où il était parti étudier la religion, avant d'y passer la majeure partie de sa vie d'adulte.

Son père, "le Pakistanais", mourut au Cambodge peu après le départ de son fils pour la terre des ancêtres. Il fut enterré au cimetière de la mosquée de Toul Tompong à Phnom Penh. La mère de Gullar décida aussitôt de quitter son Cambodge natal pour rejoindre son fils au Pakistan. Elle y mourut des années plus tard, dans les lointaines montagnes de la région d'Hazara. Peu à peu, la famille de Gullar disparaît. Une partie de ses membres n'a pas survécu aux années de guerre au Cambodge, l'autre se décime au Pakistan, la descendance n'étant pas assurée...

Gullar, qui n'a lui-même jamais eu ni femme ni enfant, prend la décision de rentrer à Phnom Penh dans les années 90. Se lissant la barbe d'une main tout en dévorant du regard la lente animation de la rue depuis son fauteuil, il pointe à nouveau le cimetière du doigt en réponse aux questions non fondées : "Pourquoi ne suis-je pas resté au Pakistan ? Mais parce que chez moi c'est ici, et ça l'a toujours été !"

Les Phnompenhois ne sauraient oublier cette dynamique communauté indo-musulmane. Au-delà de la mosquée de Tuol Tompong. La ville reste marquée de leur présence. Ne serait-ce que par la rue 21,  baptisée rue "Okhna Abdoul Carime" depuis les années 60 en hommage à l'un de ces grands "Ta arabes".

* Voir dans le lexique, disponible dans la rubrique "Clichés chams"

 

 


(1) Région pachtoune située au nord-ouest de l'actuel Pakistan et bordant l'Afghanistan (Retour au texte)

(2) L'ourdou ou urdu est une langue indienne appartenant au groupe indo-iranien de la famille des langues indo-européennes et est employée par la communauté musulmane du nord du sous-continent indien (après 1947, elle deviendra la langue officielle du Pakistan) (Retour au texte)

(3) Ville de l'actuel Pakistan (Retour au texte)

(4) Région du nord-est de l'Inde (Retour au texte)

 

 


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Pour en savoir plus


- N. Abdoul Carime, "Les communautés indiennes en Indochine française", Siksacakr , Phnom Penh, n°7, 2005, p 19 à 27. (p 94 à 109 pour la version khmère). Je tiens ici à remercier Nasir Abdoul Carime pour l'oeil attentif qu'il a bien voulu prêter à cet article avant sa finalisation.
- N. Chanda, "Indians in Indochina", Indian Communities in Southeast Asia, K. S. Sandhu & A. Mani (eds), ISEAS, Singapore, 1993, p 31-45.
- G. Vidy, "La communauté indienne en Indochine" , Sud-Est, Paris, Novembre 1949, n°6, p 1-8

 

 

Cambodge - Chams - Ka-set.info


Chaque troisième vendredi du mois, la chronique "Clichés chams" se propose d'aller au-delà des représentations figées et uniformes de la communauté musulmane du Cambodge en croisant une série de portraits pluriels la révélant dans toute sa diversité. Elle s'attachera à contourner les idées reçues en égrenant quelques "clichés", ici d'un personnage - contemporain ou ancien, historique ou mythique - là d'un objet - rituel, quotidien - avec le souci de mettre en relief une multitude de référents "chams". Les puristes s'étonneront de l'emploi du terme "Cham" - normalement réduit aux seuls descendants du royaume du Champa  - pour couvrir l'ensemble d'une communauté musulmane cambodgienne, dépassant ce seul "groupe ethnique". Il s'agit d'un écho à l'acception générale khmère du mot "Chams", qui amalgame l'ensemble des musulmans du Cambodge.


L'auteur

Emiko Stock est doctorante en ethnologie, à l'université Paris X Nanterre. Elle s'intéresse aux Chams depuis 1998 et est basée au Cambodge depuis 2000.

Son site : Du fin fond du grenier

 

Lire aussi

- "Clichés chams" (1) : les illustres aïeux de Saeth Mith (22-08-2008)

 

Quelques repères
Lexique sur les musulmans et l'Islam au Cambodge

 

 

 
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