Phnom Penh (Cambodge), le 23 février 2009. Une jeune cambodgienne consulte son courriel dans un café internet ©Vandy Rattana Ils sont jeunes, ils sont libres et ont envie de parler de tout sans tabou. Eux, ce sont les bloggers cambodgiens. Auto-baptisés "cloggers", ils écrivent par clavier interposé ce que peu de Cambodgiens ont l'audace, ou simplement la possibilité, de dire tout haut. Sujets de société, amour, sexe, opinions politiques, évictions forcées, les cloggers abordent tout, échangent et chattent sans mesure, profitant de cet espace de liberté quasi exempt de censure que représente Internet. Un espace auquel le gouvernement commence doucement à s'intéresser et qu'il souhaite voir régi davantage par le biais d'une loi actuellement en préparation. En attendant, la blogosphère khmère s'organise et s'active témoignant de l'incroyable et surprenant bouillon de culture qu'elle abrite en son sein.
Si, aujourd'hui, les cafés Internet poussent comme des champignons dans le royaume, la Toile représentait il y a encore quelques années une grande inconnue pour une majorité de Cambodgiens. De blog, il n'était donc pas encore question. Seul l'un d'entre eux, coutumier des us européens, en avait lancé un dès 2002, pour donner de ses nouvelles et évoquer son doux pays : il s'agit de sa majesté le roi-père Norodom Sihanouk. Toutefois, il faut attendre le milieu des années 2000 pour voir se tisser un début de réseau khmer. Des carnets intimes et autres petits billets signés par des artistes et de jeunes intellectuels cambodgiens font peu à peu leur apparition. Mais le point de départ le plus probant semble se situer en 2006 avec l'instauration des Personal Information Technology Workshops (PITW). Cinq Cambodgiens versés dans l'art du blog prennent l'initiative de dispenser leurs connaissances sur le sujet au travers d'ateliers de travail dans vingt universités du royaume. Très impliqués dans la sensibilisation aux nouvelles technologies de l'information, ces cinq cloggers ont lancé en août 2007 le Clogger Summit, en collaboration avec l'Open Forum of Cambodia's Khmer Software Initiative, une ONG également à l'origine de missions d'initiation à l'Internet dans les provinces. Cet événement a notamment permis de réunir pour la première fois cloggers, webmasters, médias et ONG pour échanger et surtout débattre de leurs idées. Ainsi, dès 2007, la trentaine de bloggers cambodgiens existant jusqu'alors essaime et plusieurs dizaines de blogs voient le jour, leurs géniteurs prenant au passage le nom de cloggers. Comme pour marquer l'identité d'une blogosphère au caractère trempé, bien décidés à utiliser cet espace inouï de liberté, de parole et d'opinion que ne leur offre pas le Cambodge. Cloggers, qui êtes-vous ? Pour l'heure, dans la société cambodgienne, le clogger fait encore figure de marginal. En effet, dans un pays où, selon les chiffres onusiens, 26,4 % des habitants sont illettrés et où un tiers de la population vit avec moins d'un dollar par jour, une minorité possède un accès à Internet ou même à un ordinateur. Selon l'Association pour le progrès des communications, le taux de pénétration d'Internet au Cambodge ne dépasserait pas 1 %. Les cloggers font donc pour la plupart partie de la nouvelle classe moyenne. Ils ont moins de 30 ans et sont étudiants, artistes ou travaillent dans des ONG. Filles et garçons, les deux sexes sont représentés à égalité. Excepté leur intérêt pour les nouveaux outils de communication, un point commun les rapproche : ils parlent tous l'anglais. "Certains trouvent que l'on devrait davantage communiquer en khmer, affirme Bonat Serei, une "cloggeuse" de 19 ans, étudiante à l'Institut de technologie du Cambodge (ITC), à Phnom Penh. C'est vrai qu'il est important de préserver notre langue. Mais avec l'anglais, on peut toucher plus de monde, hors des frontières du pays. Et puis, je pense qu'il y a moins de risque de se faire censurer en parlant en anglais. Pour l'instant, il n'y a pas d'interdiction mais parfois, ça me paraît trop beau pour durer." Pour Prum Seila, un autre blogger très actif, étudiant en journalisme, "par de nombreux aspects, le Cambodge reste très coupé du monde. Blogguer en anglais permet une ouverture plus facile du pays. Nous apprenons ainsi énormément des autres nations et les autres nations peuvent aussi nous connaître un peu mieux, savoir qui nous sommes autrement que par ce qui est diffusé dans les médias." Un vivier incroyable de poètes, penseurs et autres esthètes Hors des frontières, le Cambodge est souvent considéré comme un pays en souffrance, victime de la prostitution du tourisme sexuel et de la corruption. Dans un tel décor, la jeunesse se montre souvent désabusée, plus intéressée par les motos et le karaoké que par l'avenir de leur pays ou de leur propre carrière. Aussi les fenêtres ouvertes par les cloggers font-elles l'effet d'un véritable bol d'oxygène. Leurs références culturelles sont foisonnantes, citant ici Hugo, là Gandhi. Sur son blog, Mean Lux met ses pensées en ligne, mais aussi des articles ou des post glanés ça et là pour égayer la vie, être heureux. Ses photos émeuvent par leur simplicité et leur commentaires poétiques. Pour le 14 février, le clogger a posté une photo d'un couple d'enfants de dos, rentrant de l'école avec ces simples mots : "Saint-Valentin. Nos petits amis rentrent de l'école. Le trafic est très mauvais. Faites attention." Dessous, une autre photo montre un tas d'ordures. "C'est comme ça que ma famille gagne sa vie." Pas misérabiliste pour deux sous, le jeune homme raconte, et c'est tout. Cloggers, nouveau poil à gratter du gouvernement ? Au-delà du simple carnet intime, beaucoup de jeunes Cambodgiens se servent également des blogs pour exprimer leur opinion politique et parfois même pour combler les lacunes des médias. Parmi les activistes khmers les plus célèbres du Web, Chak Sopheap fait figure de proue. Agée de 24 ans, la jeune femme tient depuis 2007 un clog très fréquenté, depuis le Japon, où elle poursuit un master en relations internationales (voir entretien avec elle). Elle y parle des actualités, de ce qu'elle vit et de ce qu'elle apprend du Pays du Soleil levant, mais toujours en gardant un œil rivé sur le Cambodge. Récemment, elle écrivait ainsi un billet sur ses craintes concernant l'avenir du parc de Bokor après que le gouvernement eut autorisé son exploitation notamment agricole, mettant en avant que cette décision allait à l'encontre des lois cambodgiennes sur l'environnement. Des positions qui ne plaisent vraisemblablement pas à tout le monde. A la suite d'un commentaire sur la corruption, le quotidien anglophone Cambodia Daily confia une tribune à Sopheap pour y coucher son point de vue. Quelques jours plus tard, elle lit sur le site de KI-Media, qui avait fait paraître cette tribune un commentaire lui conseillant de "partir avant de se faire tuer". "On me demande souvent si je suis effrayée à l'idée de recevoir des menaces ou des tentatives d'intimidation, explique Sopheap, ou ce que serait ma réaction si on me demandait d'arrêter. Ma réponse est toujours la même : si on tait ces tentatives, elles gagneront du terrain. En outre, aussi longtemps que nous restons neutres et indépendants, nous ne devons pas craindre d'utiliser notre droit à la liberté d'expression." Exploitation d'une passivité gouvernementale Jusqu'à présent, le gouvernement est resté relativement tolérant face à l'existence de ces clogs. Pour certains, le fait de s'exprimer en anglais et sur Internet empêcherait encore le gouvernement de trop s'y intéresser. Une anecdote, relatée par le journaliste Geoffrey Cain sur le site agrégateur de blogs Global Voices, exprime à elle seule à quel point le gouvernement n'a pas pris la mesure de l'impact de la Toile aujourd'hui. En mai 2008, le Cambodia daily décide de faire paraître, en sus du quotidien, un supplément sur la Birmanie, le Burma Daily. Très vite, le gouvernement ordonne au journal d'en cesser la publication, craignant de froisser la junte birmane. Le Cambodia Daily demande alors au ministre de l'Information, Khieu Kanharith, s'il peut éditer ce supplément sur Internet. A la surprise de tout le monde, le ministre répond que "en ligne, oui, c'est ok". Cependant, cette passivité commence à s'estomper. Ainsi, depuis fin décembre 2008, le blog Reahu.net fait débat. Après avoir mis en ligne des photomontages d'Apsaras à la poitrine généreuse et dénudée, le ministère des Affaires féminines menace de fermer le blog. Aujourd'hui, il est impossible d'accéder au site depuis le Cambodge et la Thaïlande, où le blog a également défrayé la chronique. Bientôt une loi ? Les hautes instances étatiques commenceraient-elles à se préoccuper de ce qui se passe sur le réseau khmer ? Il semble bien que oui. Une loi est actuellement à l'étude concernant la réglementation d'Internet et des contenus audiovisuels. Elle prévoit notamment l'obligation pour les Fournisseurs d'accès à Internet (FAI) de demander une licence auprès du ministère de l'Information. Puisque ce sont eux qui permettent aux internautes de se connecter et d'accéder aux données du réseau, les rédacteurs du projet de loi estiment que les FAI doivent aussi rendre des comptes à ce ministère, en tant que diffuseurs, aux côtés des producteurs de ces données. L'objectif affiché, là encore, est de prohiber la diffusion d'images et de sons obscènes... "Nous ne connaissons pas encore le contenu de cette loi, donc nous ne pouvons pas dire si elle est bonne ou mauvaise, explique le célèbre et très actif clogger Bun Tharum. Elle peut aussi apporter des éléments positifs. Pour ma part, je pense en tout cas qu'il est trop tôt pour dire si le Cambodge va suivre la voie répressive de la Chine ou de ses autres voisins asiatiques comme la Thaïlande ou le Vietnam." Quel avenir pour les clogs ? Contrairement à beaucoup d'espèces rares au Cambodge, le clogger semble, lui, en pleine expansion. Les connexions à Internet fonctionnent de mieux en mieux. En outre, à défaut d'un ordinateur, de très nombreux Cambodgiens possèdent un téléphone portable. De nombreux spécialistes prédisent que, à l'instar de beaucoup de pays en voie de développement et de voisins asiatiques, les Cambodgiens vont passer par la case Internet mobile, sans passer par celle de l'ordinateur. Une perspective qui rend optimiste sur l'avenir des clogs.
Lire aussi l'entretien avec Chak Sopheap, publié sur Ka-set le 02-03-2009
Egalement sur Ka-set
La réglementation d'internet et des contenus audiovisuels au cœur d'un projet de loi au Cambodge (05-01-2009)
- Entre émotion et mobilisation, les réactions des internautes face à l'expulsion de Dey Krohom (30-01-2009) - Un dictionnaire à l'usage des sourds-muets cambodgiens fait ses premiers signes en ligne (14-01-2009) - Le Cambodge dégringole dans le classement mondial de la liberté de la presse 2008 (24-10-2008) - Un stégosaure à Angkor, ou comment la Toile tisse un nouveau mythe cambodgien (19-08-2008)
Sur la Toile - Site des Cloggers, les bloggeurs cambodgiens
- Blog de Keo Kounila, étudiante en journalisme
Un Barcamp au Cambodge Un barcamp ? Qu'es aquo? Une non-conférence ouverte, portant essentiellement sur les nouvelles technologies de l'information, qui prend la forme d'ateliers-événements participatifs où le contenu est fourni par les participants qui doivent tous apporter quelque chose et dont l'objectif est de partager ses connaissances. De très nombreuses villes à travers le monde en ont organisé, le premier s'étant déroulé à Palo-Alto (Californie) en 2005. Le 20 septembre 2008, Phnom Penh a également abrité un tel événement qui a accueilli environ 250 personnes, parmi lesquelles une majorité de bloggers mais également des webmasters et beaucoup d'ONG. "Les visiteurs sont venus de partout, note Bun Tharum, l'un des organisateurs. Beaucoup de Cambodgiens étaient présents mais aussi des Singapouriens, des Malaisiens, des Vietnamiens venus spécialement pour l'occasion et de nombreux expatriés. Ce fut un vrai moment d'échanges qui a montré le dynamisme de ce secteur. J'espère vraiment que cette expérience pourra être renouvelée !" Un Barcamp 2009 est d'ailleurs actuellement en discussion.
|
Par Achey
Par Ben du Cambodge
Par Fournier