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Photographes cambodgiens : la relève se révèle en positifs
Par Corinne Callebaut   
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10-04-2009

Stiev Selepak - Art Rebels ©Vandy Rattana

Phnom Penh (Cambodge), le 9 avril 2009. Les co-fondateurs de Stiev Selepak (Arts Rebels), dans leur galerie SaSa
©Vandy Rattana

Hier, dans l'esprit des Cambodgiens, le photographe n'existait que sous les traits de ceux qui, un appareil au cou, se baladent dans les parcs à la recherche de familles à prendre en photo ou immortalisent les fêtes de mariage. Mais aujourd'hui, les mentalités commencent à évoluer et la naissance d'une photographie de reportage et artistique commence à émerger dans le royaume. Largement soutenus par les photographes étrangers dans les années 1990, les Cambodgiens semblent maintenant vouloir voler de leurs propres ailes. Sans pour autant oublier leur histoire.


"Dans l'esprit des Cambogdiens, la photographie autre que celle qui présente une utilité directe, comme les photos de famille, n'existe pas", reconnaît Chan Vitharin, un professeur de l'Université royale des Beaux-Arts de Phnom Penh. "Parfois, ma famille me demande encore de prendre des photos lors de grands événements comme les mariages ou les naissances, relate Mak Rémissa, l'un des rares photographes cambodgiens représentés dans des agences de presse internationales. Ils ne comprennent pas la réalité de mon travail." En effet, les clichés du Cambodge qui voyagent à travers le monde émanent, pour la plupart, d'Occidentaux et sont exposés dans leurs pays, dans des musées ou dans la presse.

Au Cambodge, l'Histoire se déroule sous nos yeux et tout est histoire, témoigne John Vink un photojournaliste de l'agence Magnum dont l'idylle avec le royaume dure depuis vingt ans. De plus, il est tellement facile de photographier ici, tout est permis, d'aller dans tous les lieux, de rencontrer qui l'on veut, des plus pauvres aux pontes du gouvernement. Pour un Européen qui dispose de matériel, c'est très simple de faire un beau travail." Mais jusqu'à présent, de photos prises par des Cambodgiens, nul ne parlait, ou presque.

L'histoire de la photo au Cambodge : un film difficile à dérouler
Si, aujourd'hui, une nouvelle génération de photographes émerge, force est de constater qu'il y a encore peu, la photographie cambodgienne se limitait à quelques noms, dont une infime partie avait réussi à s'exporter hors des frontières. L'histoire tragique et mouvementée du pays a eu raison des embryons de photographes qui ont tenté de se révéler au fil du temps. Toutefois, une histoire de l'image existe tout de même au Cambodge, même si elle semble difficile à retracer. "Nous disposons d'énormément d'archives, des photos prises sous le protectorat français, durant l'indépendance, la période du régime khmer rouge, mais très peu proviennent de photographes du pays, rapporte Gaetan Crespel*, directeur du département des archives au Centre de ressources audiovisuelles Bophana. Nous sommes en relation avec l'un d'entre eux, Van Im. Il a couvert la guerre civile durant les années 1970 du côté de Lon Nol. Nous aimerions en savoir plus sur comment il a appris la photo. Mais comme beaucoup, il ne souhaite pas s'exprimer sur cette période. Aujourd'hui, il est toujours photographe en Californie."

Il apparaît ainsi bien difficile de retrouver les traces de photographes cambodgiens, d'autant plus que, même dans les années 1960, dans les journaux et magazines existants, à l'instar de Cambodge Nouveau ou du quotidien Neutralité, les illustrations se résumaient à des dessins ou, lorsqu'il y avait des photos, celles-ci n'étaient pas créditées du nom de l'auteur. Quant à la période khmère rouge, seule une quinzaine de photographes cambodgiens ont réussi à être immortalisés, grâce au travail de Tim Page : un photojournaliste britannique qui a collecté le travail de ces photojournalistes dans son livre Requiem, qui rend hommage aux hommes d'images tombés durant la guerre d'Indochine et du Vietnam. "Il y en avait beaucoup qui travaillaient dans des agences de presse, se souvient Mak Rémissa, mais la plupart œuvraient dans l'armée et n'ont pas survécu à la guerre."  
 
Années 1990 : l'appareil se déclenche
La photographie made in Cambodia connaît son véritable démarrage dans les années 1990, avec l'aide d'expatriés et d'Occidentaux de passage qui décident de transmettre leurs connaissances à des étudiants ouverts aux arts. Thierry Diwo fut l'un des premiers acteurs de cette transmission : "Je suis arrivé en 1992 et, en 1993, avec l'aide d'une amie peintre, nous avons fondé l'association Arts Cambodge, grâce au soutien de sponsors, comme le ministère français des Affaires étrangères, dans le but de sauver la Faculté d'arts plastiques, se souvient ce photographe, spécialiste des portraits. A l'époque, il n'y avait rien, pas même un livre ou un labo et très peu de Khmers parlaient l'anglais ou le français. Pour sélectionner mes étudiants je leur avais demandé de m'apporter une image qu'ils aimaient, mais il en existait très peu dans le pays. J'ai eu droit à des photos de journaux en noir et blanc car la couleur n'était pas encore arrivée. Je leur fournissais les appareils photos, les films et la soupe du matin. Au bout de trois ans, Chan Vitharin m'a remplacé, puis Mak Rémissa l'a rejoint. Tous deux faisaient partie de mes cours et étaient âgés d'une vingtaine d'années." Un pari réussi puisque, quelques années plus tard, plusieurs des étudiants de cette époque ont réussi à percer et vendent leurs photo au monde entier par le biais d'agences de presse.

"Je me souviens à quel point c'était difficile pour moi de comprendre comment photographier, affirme Mak Rémissa, aujourd'hui âgé de 41 ans. J'avais appris la technique à la faculté mais j'avais besoin d'apprendre comment travailler un sujet. Quand l'ex-quotidien Cambodge Soir et le bimestriel Le Mékong m'ont demandé des images, je ne voyais pas ce qu'il fallait faire. A ce moment-là, en plus, ces titres ne disposaient pas de photographes. Les journalistes se chargeaient eux-mêmes des images. Alors je demandais conseil aux photographes étrangers, je m'inscrivais à tous les ateliers de photos. Et puis Reuters m'a demandé de travailler pour eux, mais j'ai refusé car je parlais très peu anglais et ne connaissais rien à l'informatique. Alors ils m'ont payé des cours en Thaïlande. Et quand je suis revenu, j'étais prêt, j'avais compris." De Thierry Diwo à John Vink en passant par le Centre culturel français, nombreuses sont les références étrangères citées par les photographes de cette époque. Mais aujourd'hui, il semble bien que la nouvelle génération tente de se démarquer du modèle occidental. Loin de le renier, elle continue de profiter des nombreuses opportunités d'apprendre auprès de professionnels venus d'Occident non plus dans le simple but d'apprendre la photo mais de se trouver une identité propre.

Toujours de l'aide mais...
L'arrivée du numérique, autant que le développement de l'informatique et d'Internet ainsi que la diffusion de la langue anglaise facilitent aujourd'hui l'émergence de nouveaux talents dans le domaine de la photo. Les étrangers représentent encore une béquille indispensable pour les photographes khmers mais les initiatives débutées depuis les années 2000 montrent que la photographie cambodgienne franchit un cap.

Ainsi en va-t-il, par exemple, de la galerie de photographies Popil, créée en 2005 par le Français Stéphane Janin, l'un des premiers à exposer le travail des Cambodgiens et surtout à les faire travailler ensemble, lors d'ateliers également ouverts sur le domaine artistique au moment où le photoreportage règne en maître. A noter également le travail de Maria Stott, une jeune Polonaise de 32 ans qui, depuis janvier 2008, a rassemblé une petite trentaine de photographes cambodgiens professionnels et amateurs au sein de On Photography Cambodia (OPC), dont le projet, soutenu par l'Unesco, est de représenter le Building, immeuble des années 1960 emblématique de l'histoire de Phnom Penh promis à une destruction prochaine, à travers le temps. "Ce travail est fait au Cambodge par des Cambodgiens pour des Cambodgiens. Il est temps de mettre fin à la domination des Occidentaux dans le domaine de la photo. Le but de ce projet est de révéler l'identité photographique khmère et de faire qu'elle fonctionne par elle-même."

Pourtant, force est de constater que la photographie khmère reste tout de même encore assez absente de la scène internationale. Ainsi, rares sont les photographes du pays représentés chaque année à Angkor Festival, dont le but originel était de promouvoir la photographie asiatique. Seul Phnom Penh Photo, le festival organisé pour la première fois en décembre 2008 par le CCF, présentait le travail de quelques artistes locaux. "C'est vrai qu'il y en avait peu, explique Alain Arnaudet, directeur du CCF, mais en même temps, nous avons voulu faire un festival de qualité, avec des artistes internationaux reconnus et nous avons voulu présenter ce qu'il y avait de meilleur dans la photo cambodgienne. Le but était aussi de faire venir la photo à Phnom Penh et de la montrer aux Cambodgiens."  
 
Et demain, l'indépendance ?
La jeune génération de photographes cambodgiens semble bien décidée à prendre son destin en main. Preuve en est, l'initiative du collectif Art rebels (Stiev Selepak en khmer) qui, le 21 mars dernier, a ouvert la première galerie photos cambodgienne, "Sa Sa". "Notre collectif est né à l'issue des ateliers de Stéphane Janin, qui nous a beaucoup appris, à l'instar de tous les photographes étrangers qui viennent ici, mais il est temps de nous démarquer de cet exemple, estime Rattana Vandy, un photojournaliste khmer de 29 ans. Nous avons ouvert la galerie afin d'ouvrir la mentalité khmère à la photographie, un monde qui lui est totalement inconnu. Nous souhaitons aussi donner envie à d'autres jeunes de devenir photographes. D'ailleurs, tout le monde est bienvenu pour exposer ici." La galerie présente actuellement le travail de Khvay Samnang, 27 ans : une série de portraits serrés qui n'est pas sans rappeler ceux exposés dans l'ex-centre de détention S-21 pris par les Khmers rouges. Cette fois, ce ne sont plus des adultes mais des enfants pris en gros plan. Une façon, peut-être de montrer que le pire est derrière.

"Pour moi, ces jeunes ont tout compris, explique John Vink. A mon sens, ce n'est pas d'école dont ils ont besoin ou d'acquérir un savoir académique, mais de se rassembler, de créer une émulation, de montrer leur travail et d'inviter les photographes professionnels de passage à partager leurs connaissances. C'est ainsi qu'ils vont se forger une identité propre. Ensuite, rien ne sera gagné car le marché de la photo est saturé, c'est un fait et c'est le cas partout. Mais ce genre d'initiative est nécessaire pour que l'art, quel qu'il soit, ne se sclérose pas au Cambodge."

* Le Centre Bophana lance un appel à tous ceux et celles qui disposent de toute information sur les photographes et la photographie cambodgienne d'avant les années 1970. Contact : 023 992 174. Adresse : n°64 rue 200, Phnom Penh



 

Photographe : un métier d'homme ?
Difficile de trouver des photographes de la gent féminine parmi les jeunes talents cambodgiens. Il en existe tout de même quelques-unes. Parmi elles, Moniroth Chiart Chan, 28 ans, enceinte de son troisième enfant. "Au début, je ne faisais que des photos de mes enfants, se souvient-elle. Et puis, j'ai eu la chance d'être remarquée par le photographe John Griffith, qui m'a invitée à participer à un atelier de photo à Angkor festival en 2006. C'était très dur parce que je n'avais pas l'habitude de construire un sujet et je ne m'attendais pas à autant de travail mais j'avais de très bons profs, comme Antoine d'Agatha. Il m'a demandé ce que j'avais l'habitude de photographier, je lui ai répondu 'mes enfants', il m'a répondu 'Pourquoi tu ne le fais pas maintenant ?'. Alors j'ai choisi une petite fille dans la rue, qui vendait des cartes postales et je l'ai déguisée et photographiée au fur et à mesure de sa transformation, jusqu'à ce qu'elle ressemble à une princesse. J'ai intitulé ce travail Cinderella." Son cas reste rare. "Les Cambodgiens considèrent que ce n'est pas un métier pour les filles. C'est vrai que c'est difficile, il faut se déplacer beaucoup, faire accepter sa présence, porter le matériel... Même quand elles s'y intéressent, les Cambodgiennes sont vite découragées." Aujourd'hui, même si elle ne souhaite pas en faire son métier, Chiart continue de travailler la photographie.


Lectures
- Requiem (Editions Narval, 336 pages), par les photographes morts en Indochine et au Vietnam de Tim Page, en collaboration avec l'Allemand Horst Faast. Ce livre très documenté est dédié aux cent trente-cinq photographes internationaux qui ont péri ou disparu alors qu'ils couvraient les guerres d'Indochine et celle du Vietnam

- Passeport pour l'image, un petit catalogue en forme de recueil publié par le Centre culturel français (CCF) de Phnom Penh, présenté à l'occasion de l'exposition de photographies des étudiants du labo photo du CCF. A feuilleter pour avoir une idée des photographes cambodgiens et de leurs œuvres à la fin des années 1990. Au moins cinq des stagiaires présentés dans ce livre ont été par la suite employés dans des organes de presse.


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3 Commentaire
Par survivant 2009-04-14 16:32:32
Je suis content de voir les jeunes s'intéresser à l'art et à la créativité.
Si je peux me permettre de vous poser quelques questions, être photographe au Cambodge est-ce un métier d'avenir ? Y-a-t-il un débouché dans cette profession ? Est-il rémunéré correctement pour pouvoir vivre de ce métier ?
Par The Alsace Khmer Post 2009-04-15 01:10:39
C'est une très bonne chose. Les images ne sont autres que nos mémoires vécues ou naissant qu'on lit/relit et recré. La créativité n'est pas un métier mais une vocation individuelle dont le photographe est un artiste d'"art pur"; car c'en est une philosophie qui dépend de son écrivain: le photographe!
Ecoutez une partition quelconque du Soul-music pour vous laisser transporter et vivre les images séquencielles dans la mémoire.
Eh ben! vous êtes ainsi en début de réalisation artistique!
De nos jours, la politique se dessine en images si vous êtes maître du contexte politicien.
La photo n'est pas seulement le "visible beau" ou en vogue; elle est surtout originale et parlante ou abstraite.
Par vs 2009-04-15 18:03:16
Tres bon article. C'est exactement la constatation dont je m'etais faite sur place. L'idee de la photographie constitue plus du domaine du souvenir personel qu'un art en soi. Je me souviendrais toujours de ma tante qui au passage devant l'ambassade francaise, qui affichait a ce moment la des enormes posters de yeux sur ses murs, ne comprenait pas l'interet d'avoir ces enormes yeux et ne voyait en aucune maniere l'importance du regard de ces gens.
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