 Le Building (Phnom Penh), le 10 janvier 2008. Pech et Sarom, un couple de fonctionnaires retraités, nous reçoivent dans leur minuscule appartement © Stéphanie Gée Chez Pech et Sarom, un couple de sexagénaires respectés dans le voisinage, la couleur des murs disparaît sous les feuilles de papier journal et de revue magazine. La boîte à rideaux est "d'origine", relèvent-ils avec sérieux, comme les carreaux bleus, d'ailleurs, dont il ne subsiste que deux lignes inachevées sur un pan de mur. C'est Sarom qui attire notre attention sur ce détail. C'est elle qui a investi en 1979 cet appartement du Building, dans un Phnom Penh qui se repeuplait doucement.
Un décor immuable "Certains ont voulu nous acheter ces carreaux à prix d'or mais on n'a pas réussi à les décoller, on risquait de les briser, explique-t-elle. C'est mieux ainsi. Non seulement ils sont beaux mais ils dissimulent sans aucun doute un trésor. Il est donc hors de question de s'en séparer. Jusque-là on n'a rien trouvé mais, c'est sûr, ils indiquent que quelque chose de précieux a été caché dans le mur..."
Pech rabroue gentiment son épouse. "C'est dépassé ce genre d'idées ! Il est vrai que dans les années 1980, les gens retrouvaient beaucoup de magots [que les Phnompenhois avaient pris soin de dissimuler dans leurs maisons avant d'en être chassés par les Khmers rouges]. Aujourd'hui, de telles découvertes n'ont plus lieu mais ma femme continue de rêver que cet appartement recèle des bontés qui n'attendent que d'être mises au jour..."
Sur la table du salon trône fièrement une bouteille de crème blanchissante Nivea, achetée il y a six ans, tel un vestige d'un passé plus doré. Elle date du temps où madame courait encore les mariages et autres exercices mondains imposés, et s'autorisait cette coquetterie d'élégante.
Premiers arrivés, premiers servis Pech et Sarom se sont mis en ménage à un âge canonique. En 1992. Un remariage. Tous deux avaient perdu leurs conjoints dans la tourmente khmère rouge. Elle, ancienne institutrice au centre pédagogique de Kandal, lui, "professeur chargé d'histoire-géographie". Quelques mots de français ressurgissent ici et là, venant colorer leur discours à la syntaxe maîtrisée.
C'est elle, Sarom, qui a hérité de l'appartement en rejoignant en 1979 le ministère de la Culture. Tout poste obtenu en son sein donnait droit à un appartement au Building, elle le savait d'amis fraîchement employés. Elle était seule, elle a saisi l'occasion.
"A la chute du régime khmer rouge, je n'étais plus avec les miens. J'avais perdu mon mari, ainsi que trois de mes quatre enfants, morts de faim dans ces années noires. Quand ils [les Khmers rouges] ont pris le pouvoir le 17 avril [1975], ils nous ont demandé d'écrire nos biographies. Je voulais que mon époux leur cache sa fonction, il travaillait pour le ministère de l'Intérieur [sous Lon Nol]. Mais il a ignoré mon conseil. Il m'a envoyé un vif coup de pied pour me forcer à confirmer devant eux ce qu'il disait. Il s'est laissé duper, croyant comme ils le lui faisaient miroiter qu'il pourrait décrocher un bon poste. Trois jours plus tard, ils l'emmenaient avec d'autres je ne sais où, et je ne devais plus jamais le revoir..."
Sur le nombre de logements du Building désertés à la hâte par leurs locataires et encore vides en cette année 1979, Sarom n'a que l'embarras du choix. Elle opte pour ce petit trois-pièces du deuxième étage, à proximité d'amis retrouvés, assurant aux responsables du ministère qu'elle sera bientôt rejointe par "ses" enfants. Elles sont alors une centaine de familles à occuper les lieux.
L'institutrice se souvient, à son arrivée, des tas d'ordures qui jalonnaient les couloirs de l'immeuble, de la grosse armoire en bois précieux qui gisait au sol de ce qui allait devenir son appartement, éventrée par des pilleurs qui avaient flairé le logement de nantis.
Le Building se réanime au fil des années 1980, se remplissant d'âmes jusque dans ses moindres coins et recoins. "En 1991, avec le flot de réfugiés de retour des camps, le parking ouvert aux quatre vents du rez-de-chaussée est réaménagé en logements et des cabanes commencent à surgir de terre tout autour...", se remémore M. Pech.
Le bon vieux temps "Dans les années 1980, on ne souffrait pas de vols. Quand on oubliait des affaires dans le couloir, on était sûr de les y retrouver. Aujourd'hui, en moins de deux, tout disparaît ! Il n'y a pas à dire mais, sous l'occupation communiste, la sécurité était très bonne ! Il y avait un responsable par groupe de dix familles, et les allées et venues étaient contrôlées. Maintenant, c'est simple, c'est l'anarchie la plus totale !", observe à regret M. Pech.
Pour lui, les premières élections législatives, organisées en 1993, sonnent le glas d'une période privilégiée. Dès lors, souligne-t-il, tout bascule, les verrous sociaux sautent, les mauvaises moeurs se répandent comme une traînée de poudre. "Depuis, les Cambodgiens ne se font plus confiance", tranche ce militant du Parti du peuple cambodgien, dont la casquette estampillée de la tévoda-logo du parti au pouvoir est posée en évidence sur le petit poste de télévision. Et comme bien d'autres, l'ancien prof et directeur adjoint d'école de pointer un doigt accusateur vers les cohortes de fonctionnaires de l'Apronuc et leurs conduites reprochables...
Preuve que le couple ne se plaît plus dans cet environnement, ils vivent retranchés chez eux, porte close et oreilles rivées au poste de radio comme s'ils voulaient se détourner de ce monde par trop sonore et compromettant pour eux, qui se présentent comme des parangons de vertu.
Honnêtes et pauvres En 1981, Sarom décline une offre en or. On lui propose de prendre la direction de l'actuelle école phnompenhoise Sothearos, fonction assortie d'une sympathique maison de logement. Mais voilà, sa mémoire lui jouant des tours, elle ne se sent pas à la hauteur du poste.
"Par exemple, j'ai oublié certaines conjugaisons, ou encore, si je me lance dans un discours, je m'embrouille... Je suis restée sous le choc des scènes d'horreur que j'ai vues sous les Khmers rouges, comme le viol suivi du meurtre de Huy Meas, une célèbre chanteuse. Cela s'est passé devant mes yeux ! J'ai assisté plus d'une fois à ce genre d'exactions... Comment oublier ?"
De toute façon, l'enrichissement personnel n'a jamais été le moteur de sa vie. En 1979, elle est déjà toute à sa joie d'avoir un abri et de quoi manger. "C'était tellement en comparaison avec avant !" Comme parlant pour elle, elle murmure : "Les gens honnêtes ne sont pas légion, et on les trouve plutôt du côté des pauvres".
Au riel près Si leur cocon n'a pas changé d'un iota depuis toutes ces années, ce n'est pas par désintérêt de l'art décoratif mais par "manque de moyens", précisent en choeur Pech et Sarom.
Les deux retraités devraient compter chaque mois sur 440 000 riels (110 US$) au titre de leurs pensions. En théorie. Au lieu de cela, ils ne touchent que 150 000 riels (37,5 US$), qui plus est avec un retard de versement de... 13 mois ! "Comment faites-vous pour vous en sortir ?" La question est accueillie par de petits rires. "On se débrouille pour que les 150 000 riels nous tiennent jusqu'à la fin du mois ! Faut bien calculer... On a dû supprimer un des trois repas quotidiens, et on prépare souvent du khor, un plat que l'on peut conserver longtemps."
Ils ne se plaignent pas, se disent en partie responsables de leur situation. "On aurait pu cumuler les biens, obtenir plusieurs appartements de fonction..., mais voilà, on est honnête ! On n'a jamais mordu à la corruption", se prévaut le mari. "On est peut-être un peu naïfs...", glisse timidement l'épouse, comme pour s'excuser, comme pour ne pas avoir l'air d'administrer de leçons à leurs pairs. Leur incorruptibilité suscite de l'admiration chez certains professeurs qui de temps à autre leur offrent, qui un repas, qui des fruits. Ils ont cependant leur orgueil, et se gardent bien d'appeler à l'aide.
Pech et Sarom n'ont pas fini de se serrer la ceinture mais ils ont pour eux leur tranquillité d'esprit. Une sérénité qui transpire dans le moindre détail de leur logement. Alors ils vont cahin-caha, à pas feutrés - elle avec ses problèmes d'estomac et de tension, lui avec ses problèmes oculaires qui lui rendent difficile toute sortie au dehors - vers des lendemains qu'ils devinent guère chantants mais libres des entraves d'un matérialisme qui n'aura pas ferré leurs vies.
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