
Phnom Penh (Cambodge), le 16 novembre 2008. Mme Hun Sarath, chanteuse, réside au dernier étage du "Building" © Stephanie Gée Mme Hun Sarath, croisée dans un couloir du dernier étage du Building, à Phnom Penh, commissions en main, accepte de nous ouvrir grand la porte de son chez elle. Là, le plafond constellé de taches de moisissure et les affaires qui escaladent cahin caha les murs comme pour dégager la minuscule pièce principale contrastent avec l'allure endimanchée de sa locataire, au pli de sampot impeccable. A 57 ans, elle est l'une des dernières représentantes de l'ancienne génération d'artistes du Building, cet immeuble au cœur de la capitale du Cambodge, qui cohabitent aujourd'hui avec de jeunes créateurs, et a sa petite notoriété dans le voisinage.
Avant d'écouter nos questions, en hôtesse attentionnée, Mme Hun Sarath tire le petit salon, y pose bouteilles d'eau et assiette de riz "ambok" (sauté et pilé). C'est la première habitante du Building interrogée pour cette chronique qui ne regimbera pas à l'idée d'être prise en photo. Son accord, spontané, est cependant assorti d'une condition : "Vous me laissez une minute ? Je vais changer de haut !" De la danse au chant Mme Hun Sarath intègre le Ballet royal à l'âge de 8 ans avant de se faire dire, à l'adolescence, qu'elle est trop grande de taille pour continuer ses gracieuses désarticulations au sein de la troupe. On lui offre de devenir chanteuse, sa voix de mélopée ayant attiré l'attention, et c'est au côté de l'orchestre traditionnel qu'elle poursuit sa carrière. Le régime khmer rouge l'interrompt brutalement mais sa voix n'est pas pour autant muselée. Son mari est exécuté, elle pense que le même sort lui sera réservé, d'autant plus que les Khmers rouges de la province de Takéo qui encadrent son groupe n'ignorent pas qu'elle est artiste, un statut honni par le régime et qui suffit à signer l'arrêt de mort de son détenteur. Au contraire, lors des rares pauses octroyées aux travailleurs, elle est sollicitée pour entonner quelques chants. Le génie protecteur "Je ne sais toujours pas pourquoi j'ai eu la vie sauve mais je peux dire une chose : tous les soirs sans faute, j'ai prié le génie !" Elle se lève de sa chaise et nous introduit d'un regard à "son" génie protecteur, "Moha Eisei", littéralement le grand ascète, qui trône dignement sur un autel accroché au mur, dans une forêt de baguettes d'encens. "Peu avant la chute du Kampuchea démocratique, les Khmers rouges ont braqué sur moi leurs armes et m'ont intimé l'ordre de les suivre dans leur fuite, me disant que si je préférais rester c'est que j'étais une espionne des Vietnamiens ! J'ai invoqué de toutes mes forces le génie, et je leur ai répondu qu'une méchante diarrhée m'empêchait de me déplacer. Comme par miracle, à peine avais-je prononcé ces mots que j'ai été prise de violentes diarrhées ! Et j'ai pu rester..." Même loin du Cambodge, lors de ses nombreux déplacements à l'étranger où elle participe à des représentations, elle ne se risquerait pas à quelque infidélité envers son "Moha Eisei", précise-t-elle dans la foulée. Dans le Cambodge libéré de la loi tyrannique de Pol Pot, Mme Hun Sarath décroche sans difficulté un emploi au ministère de la Culture et, un peu plus tard, un logement au Building blanc. "Le nouveau ministre de la Culture, Keo Chenda, travaillait alors à regrouper les artistes qui avaient survécu aux Khmers rouges", souligne-t-elle, avant d'emplir la pièce d'une douce complainte. Elle reprend le chant et, possédant plus d'une corde à son arc, alterne spectacles et travaux de costumière. La mémoire des chansons, et c'est tout "Un jour, je devais chanter des paroles tristes pour un spectacle de Pich Tum Kravel. J'étais tellement émue par ce que je chantais que j'ai cru ne jamais pouvoir finir la chanson..." Sa voix s'entend ici et là, notamment dans le film "Les gens de la rizière" du cinéaste Rithy Panh. Et où encore ? "Oh, je ne me sais plus... Il n'y a que les paroles des chansons dont je me souvienne !" Sa mémoire lui joue des tours, mais qu'importe. Tant qu'elle conserve sa voix, cela ne semble pas l'inquiéter. Depuis 1993, elle a parcouru le monde pour accompagner le Ballet royal : Belgique, France, Allemagne, Italie, Japon, Singapour, Taïwan... Dans un petit carnet, elle a soigneusement répertorié, en caractères romains et d'une écriture d'écolière, les noms des pays et des villes où elle s'est rendue, déjouant ainsi ses troubles de mémoire. "On a toujours été bien accueillis !", glisse-t-elle dans un sourire. Elle promène un regard sur son modeste intérieur. Son salaire de fonctionnaire, reconnaît-elle, lui permet tout juste de payer les factures d'électricité... Le reste de ses revenus provient de petits contrats de costumière qu'elle continue de décrocher. Après notre entretien, elle partira ainsi rejoindre les plateaux de la chaîne CTN y apprêter quelques nymphettes. "Si je n'avais pas la musique, je n'aurais pas de métier ! Cela me permet de rester indépendante et de ne pas vivre aux crochets de mes enfants", déclare-t-elle avec gravité. Sur ses quatre enfants, une fille est danseuse, une autre, actrice, qui s'est fait remarquer dans plusieurs séries télé avant d'aller prendre mari en France. Dans son coin de Building, le bloc GC, Mme Hun Sarath se plaît bien. "Ici, on est solidaire entre voisins. On s'entraide pour les fêtes..." Des artistes continuent de lui rendre visite, le plus souvent pour lui demander conseil. Nostalgique, elle regrette le temps où les artistes avaient pignon sur rue au Building. "Dès qu'ils ont les moyens de déménager, ils le font !" Et l'hémorragie se poursuit. Elle, ne se fait pas d'illusion, elle n'ira nulle part ailleurs.
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Par Achey
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