
Phnom Penh (Cambodge), le 15 décembre 2008. Sok Sreytouch, seule boxeuse dans des vestiaires qu'elle doit partager avec ses collègues masculins, avant son combat avec Lelö Page, au stade Olympique © John Vink / Magnum Un visage dur, sans âge, sur lequel les expressions ne s'arrêtent jamais longtemps. Un regard qui se perd au loin, dans le vide. Des réponses égrenées sur un ton monocorde, souvent courtes, d'une voix grave. Sok Sreytouch a dû en recevoir des coups dans la vie, et pas seulement sur le ring. Cette jeune femme de 20 ans n'a rien d'une nymphette. Elle est l'une des rares femmes à boxer au Cambodge. Un sport culte dans le petit royaume où l'on reproche âprement au voisin thaïlandais de s'être approprié cet art du combat séculaire.
Une histoire de famille Chez les Sok, les gants de boxe, c'est un peu comme les tongs, chacun a presque sa paire, quel que soit son sexe. Dans la fratrie de Sreytouch, ils sont trois frères et deux sœurs à s'être sérieusement intéressés aux coups de coude et de genou. Une pratique introduite par le paternel, un habitué des rings dans les années 1960, aujourd'hui obligé de se déplacer avec des prothèses. "Lors d'un match en 1971, il a reçu un méchant coup au flanc que lui a asséné son adversaire, un Thaïlandais. Il lui a jeté un mauvais sort, c'est sûr : mon père est aussitôt tombé gravement malade et en a réchappé grâce à une amputation de ses jambes... Tout ça à cause de la magie noire...", explique Sreytouch, dents serrées. Un handicap qui n'empêche pas le père de veiller aujourd'hui sur sa progéniture bagarreuse, dont il est tout naturellement devenu l'entraîneur, dans leur bourgade de la province de Kompong Speu. La figure paternelle a malgré tout peu joué dans la décision de Sreytouch d'embrasser à bras-le-corps le milieu de la boxe dès ses 12-13 ans. Un sport qui l'a toujours fascinée à travers la petite lucarne de la télévision qui retransmet fidèlement les matches qui se jouent au Cambodge. Rien à chercher du côté des gênes donc. Si elle a un héros, c'est Sok Sopheak, ce grand-frère boxeur, disparu prématurément il y a quelques années - elle ne sait plus très bien : "Il a pris trop de coups... et il a eu une attaque", lâche, lapidaire, la cadette, qui semble ne pas en avoir terminé avec ce deuil. La boxe a déjà fait deux victimes dans la famille de Sreytouch. De là à lui faire dire que c'est un sport violent est peine perdue. Elle décoche un "non" sec, affirmatif, de ceux qui n'appellent aucune argumentation. Renvoyés dans les cordes, on insiste : a-t-elle déjà été blessée ? Elle acquiesce et pointe du doigt une jolie cicatrice au front, vestige d'un combat passé, avec pour tout commentaire : "plusieurs points de suture". Elle ne la porte pas comme un trophée, mais comme un détail qui s'est ajouté à son visage, c'est tout. Des motivations avant tout économiques Les prestations sur les rings des enfants Sok reçoivent la pleine bénédiction de leur mère. Dans cette famille très défavorisée, on est des plus pragmatiques. La boxe permet avant tout d'améliorer le quotidien, gagnant et perdant recevant après le match des billets, en quantité différente cela va de soi. Ce complément financier a principalement motivé Sreytouch à enfiler des gants de boxe et à devenir championne de boxe nationale dans sa catégorie. Une discrimination des femmes dans le sport Lundi 15 décembre, au Stade olympique de Phnom Penh, la jeune Cambodgienne a affronté une boxeuse française, Lelö Page, qui en moins de dix minutes a raflé la victoire, dominant dès le premier round la rencontre. Ce n'est pourtant pas la fougue qui a manqué à Sreytouch mais l'entraînement, et sans doute aussi le manque de soutien. Chez les hommes, la différence de niveau ne s'est pas fait sentir entre Cambodgiens et Français. Mais voilà, contrairement à ses collègues masculins, si la jeune femme veut s'exercer, c'est en sus de son travail. De 7 à 16 heures, la fille de boxeur se débat avec des morceaux de tissus au rythme de folles cadences dans l'usine de confection qui l'emploie. Un métier usant. Elle ne s'en plaint pas. S'apitoyer sur son sort ne semble pas le genre de la maison. Dans un sport largement dominé par les hommes, on n'accordera moins d'importance à la préparation d'une femme qui, petit détail en passant, doit faire vestiaire commun avec ses camarades du sexe opposé. "On devine qu'elle n'est pas bien encadrée, n'a pas de vrai coach pas plus que de vrai programme d'entraînement", commente Philippe Sébire, entraîneur et fervent défenseur du kun khmer en France, qui accompagnait la délégation de boxeurs français. "Il n'y a pas d'égalité des sexes, poursuit-il. Par exemple, en France, une femme s'entraînera aussi avec des hommes, fera du corps à corps avec eux... Ici, ce serait impensable. Le Cambodge n'est pas encore prêt pour la boxe féminine", estime-t-il, tout en envisageant déjà d'inviter Sreytouch en France pour y suivre des stages, et de la prendre en main. Sreytouch souhaiterait que davantage de filles se hissent sur un ring. Mais, souffle-t-elle en écho aux propos de l'entraîneur français, il faudrait commencer par faire évoluer les mentalités. "Ce ne sont pas les filles qu'il est difficile de convaincre - j'en ai rencontré plusieurs qui aimeraient m'imiter - mais leurs parents !" En attendant, ses collègues de l'usine sont devenues ses meilleures supportrices.
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