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Ieu Pannakar, mémoire de l'audiovisuel cambodgien
Par Anne-Laure Porée   
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01-08-2008

Image
Centre Bophana (Phnom Penh), le 25 juillet 2008. Ieu Pannakar a reçu la médaille française d'Officier des arts et des lettres, consacrant une vie au service de la culture et plus particulièrement du cinéma
© Anne-Laure Porée

Ieu Pannakar est un homme de l'ombre. Un travailleur infatigable qui lance des idées, prend à bras le corps des projets, organise leur réalisation, convainc de leur bien fondé, franchit les obstacles avec flegme et remporte de belles victoires, sans jamais paraître dans la lumière des projecteurs. Sénateur et ministre d'Etat du Palais royal, ce Cambodgien humble et discret continue, à l'âge de 77 ans, à tourner et monter tous les films du roi-père Norodom Sihanouk. Vendredi 25 juillet, il est passé de l'autre côté de l'objectif au Centre de ressources audiovisuelles Bophana dont il est le président fondateur. L'ambassadeur de France au Cambodge Jean-François Desmazières l'y a décoré "Officier des arts et des lettres", en rendant hommage à celui qui incarne la mémoire du cinéma et de la télévision cambodgienne.


Avant l'arrivée des Khmers rouges au pouvoir, Ieu Pannakar a en effet formé l'essentiel des techniciens cambodgiens et à la chute du régime il s'est acharné à reprendre le flambeau pour que l'audiovisuel existe au Cambodge. Il a également joué un rôle essentiel dans la création du centre Bophana à Phnom Penh au côté du réalisateur Rithy Panh, en portant l'idée et en soutenant l'installation du centre dans un bâtiment appartenant à la direction cambodgienne du cinéma.

Enfin, Ieu Pannakar est un fervent défenseur de la culture française au Cambodge. Sans lui, l'Alliance française de Phnom Penh, devenue plus tard Centre culturel français (CCF) n'aurait pas ouvert ses portes dans des bâtiments là encore propriété de la direction du cinéma. Son ambition à l'époque était très modeste, il voulait donner accès aux Cambodgiens à un lieu où ils pourraient lire en français et voir des films. "Il n'y avait pas de livres en ce temps-là", plaide-t-il. Le projet prend une envergure qu'il n'aurait pas osé imaginer puisqu'en quelques années le CCF de Phnom Penh est devenu le plus important au monde en terme d'étudiants inscrits.

Construire pour les jeunes
La croix émaillée de vert épinglée au veston, Ieu Pannakar glisse : "Cette décoration, je la reçois aussi pour la jeunesse cambodgienne, afin qu'elle s'intéresse au cinéma français et à la langue française". Il est fier bien sûr, mais point trop n'en faut... Sous le Sangkum Reastr Niyum [1955-1970], lui qui était chef des services cinéma, photographie et télévision, refusait d'être élevé au rang de directeur du fait de ses convictions bouddhistes. "Ces titres sont virtuels, tout ça ne nous appartient pas et ne nous apporte rien, c'est comme une lumière orientée au cinéma. Vous décalez le projecteur, il ne reste rien, vous disparaissez."

Seuls comptent les actes, la mission accomplie. Tout au long de son parcours, Ieu Pannakar a été guidé par une curiosité insatiable, la persévérance dans le travail et le sens du devoir inculqué entre autres par ses parents. Sa mère, parmi les premières femmes à étudier en français au Cambodge, lui enseigna l'exigence et les bases d'un français parfait. Son père, Ieu Koeus, président du Parti démocrate créé en 1946 et premier président de la première Assemblée nationale cambodgienne, assassiné en janvier 1950, lui aura sans doute transmis cette volonté incorruptible de construire pour les générations futures.

Des ponts au cinéma
Ses premiers pas dans le monde du travail furent ceux d'un bâtisseur au sens propre du terme, puisqu'il travailla à la construction de ponts dans le pays. Au début des années 1950, il guide même les travaux d'installation de vannes automatiques à Angkor Thom qui alimentent le Baraï. « J'aimais les choses nouvelles", confie Ieu Pannakar. Sur ce point il est comblé quand il s'inscrit comme étudiant en France. "J'ai fait un bout de chemin dans le génie chimique puis je me suis orienté vers le laboratoire cinéma. Je voulais être technicien." Il décroche ainsi son diplôme de l'Ecole de Vaugirard, réputée pour ses formations de techniciens du cinéma, et devenue depuis l'Ecole Louis Lumière. Le voilà armé pour répondre à l'appel du ministre de l'Information cambodgien : il faut mettre en place un cinéma d'Etat.

Le roi de la bidouille
Pour commencer, Ieu Pannakar s'attaque aux problèmes techniques. Il y a bien une développeuse à la direction du cinéma mais sans le mode d'emploi... La faire fonctionner passe, mais quel casse-tête de régler les problèmes de température ! Sans compter que la développeuse ne suffit pas : il manque une tireuse pour réaliser des copies à envoyer dans les salles de cinéma. Heureusement rien n'arrête jamais un bricoleur de génie. Il faut ? Il fait. Ieu Pannakar se plonge dans la revue Système D et transforme un simple projecteur en tireuse. Il n'y a pas d'étalonneuse non plus alors les hommes travaillent au « pifomètre », selon l'expression de Ieu Pannakar, qui patiemment les forme. Plus tard les dotations en matériel s'améliorent. Dès 1962, la direction du cinéma est en mesure d'assurer la réalisation des "Actualités cambodgiennes" et de documentaires pour les cinémas de Phnom Penh. Aujourd'hui il ne reste presque plus personne pour raconter ces tournages et ces années du cinéma cambodgien.

Ayant largement fait ses preuves, Ieu Pannakar se voit également confier le développement de la télévision cambodgienne. Jusqu'au début des années 1970, il assure le bon fonctionnement d'un programme diffusé en direct une à deux heures par jour. La guerre et l'arrivée des Khmers rouges mettent un terme brutal à cette épopée de l'audiovisuel au Cambodge. Les faiseurs d'image et de son disparaissent. Ieu Pannakar se fait passer pour un technicien photographe. Il survit en cultivant le riz, comme les autres, puis en réparant des radios, des magnétos. Les Khmers rouges arrivent avec leurs pièces démontées, Ieu Pannakar recompose. Parfois de trois radios il en fabrique une. Il vit un peu mieux mais jamais il n'oublie cette pensée glaciale que chaque instant peut être le dernier. "Après tant de moments si difficiles, je me suis juré que si je m'en sortais je ne parlerais plus de mon passé."

Travailleur sans repos
De fait, il se concentre sur l'avenir. En 1979, tout est à reconstruire. Ieu Pannakar accueille à la direction du cinéma les rescapés, hommes de théâtre, écrivains, techniciens, pour relancer la machine. Il les forme de nouveau. Il brave le point de vue des conseillers vietnamiens sur l'enseignement du cinéma et obtient gain de cause. "Faisons d'abord un cinéma bien maîtrisé techniquement et ensuite, invitons les communistes à se l'approprier. Il faut prendre soin des buffles avant de s'occuper de la charrette", défend alors Ieu Pannakar.

Après la chute des Khmers rouges, il renoue aussi avec la réalisation. "Un travail d'équipe" insiste-t-il. "Poeuv chmua ei ?" ("Petit, comment t'appelles-tu ?") est un documentaire sur le premier centre pour orphelins créé après le régime khmer rouge et récompensé au festival de Moscou. Le titre fait allusion à ces enfants trop jeunes pour connaître leur nom. Un second documentaire, sur la "libération", est lui couronné par le festival de Leipzig en 1979. Son titre, "Kampuchea 3+4", renvoie au nombre de morts sous les Khmers rouges, alors estimé à 3 millions, et au nombre de vivants, alors estimé à 4 millions, qui ensemble constituaient un même peuple.

Visionnaire et concret
Depuis la colonisation, Ieu Pannakar a vécu tous les soubresauts du Cambodge sans cesser de creuser son sillon. Il est plus tenace et résistant que le meilleur des marathoniens ! Après les Khmers rouges, il fait collecter les bobines qui traînent dans la rue, n'importe où. Les techniciens de ses services ramassent ces films du passé à la brouette, bobine par bobine, mètre par mètre. Et déjà lui rêve que ces images soient accessibles au plus grand nombre. De longues années plus tard, le Centre Bophana a concrétisé ce rêve et ouvre aujourd'hui aux Cambodgiens l'accès à leur mémoire audiovisuelle.
 
Pour Ieu Pannakar ce n'est qu'une étape, qui promet de nouveaux horizons, qui anime son imaginaire et ses envies. Comme les grands commis d'Etat, il se met au service d'un projet ambitieux et visionnaire dans lequel il injecte ses idées. Il n'a donc pas dit son dernier mot mais ce qui compte, c'est ce qui sera réalisé concrètement. En accédant à la requête d'un dernier cliché numérique, il plaisante : "Vous savez, autrefois, on ne demandait pas : 'Ca va la photo ?' On demandait si vous aviez de la pellicule dans l'appareil..."

 

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Pour en savoir plus

Lire aussi sur Ka-set

- De la mémoire à la création, rencontre entre trois générations d'artistes cambodgiens (31-07-2008)

- La production cinématographique cambodgienne asphyxiée par les pirates du nouveau monde (08-07-2008) 

- Fiche "Repères" sur le procès des Khmers rouges : ressources cinématographiques

Le centre Bophana

Le Centre de ressources audiovisuelles Bophana s'est notamment donné pour mission de rassembler les images et les sons de la mémoire cambodgienne afin de les rendre accessibles au grand public. Parallèlement à ce travail de recherche, de collecte, de restauration et d'archivage de documents sur le Cambodge, dont seuls quelques rares exemplaires ont pu être retrouvés dans le royaume, le centre s'est aussi fixé pour ambition de former aux métiers de l'audiovisuel et de soutenir la production audiovisuelle par l'accueil de tournages étrangers et par une production culturelle "propre". Tous les documents audiovisuels archivés sont mis à disposition du public par l'intermédiaire d'une base de données trilingue (français, anglais, khmer). Le centre Bophana offre aussi un espace d'animations (conférences, débats, expositions, ateliers), dans le but de "faire vivre" les archives et de susciter échange et réflexion.

Le centre Bophana continue de rechercher tout document iconographique, sonore ou audiovisuel relatif au Cambodge. Si vous détenez de tels documents, contactez le centre par courriel : archives@bophana.org

- Site web : www.bophana.org

- Les coordonnées du centre, à Phnom Penh 

 

 


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