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Attaques à l'acide au Cambodge : des opérations punitives de liaisons dangereuses guère réprimées
Par Stéphanie Gée   
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13-03-2009
Le Cambodge compte parmi les pays au monde où le plus grand nombre de cas d'attaques à l'acide est recensé. Des agressions d'une rare barbarie qui visent principalement des jeunes femmes, le plus souvent victimes de violence domestique ou de la colère vengeresse d'épouses cherchant à évincer à jamais leur juvénile rivale, engagée dans une relation avec leur mari. Leurs auteurs sont généralement identifiés mais échappent, pour la plupart, à la main de la justice. Le voile a été levé sur ce phénomène en décembre 1999 avec Tat Marina, étoile montante du show-biz cambodgien, révélée dans des clips de karaoké, quand elle fut à son tour aspergée d'acide par la femme d'un membre du gouvernement. Sa tragique histoire reçoit un écho international, jusqu'à ce jour, avec la présentation en avant-première, mercredi 11 mars, d'un documentaire qui lui est consacré, au Festival du film et Forum international sur les droits de l'Homme à Genève.


"Finding Face"
En enquêtant sur les attaques à l'acide au Cambodge, les Américains Skye Fitzgerald et Patti Duncan se sont tout particulièrement intéressés au cas de Tat Marina, aujourd'hui exilée aux Etats-Unis où elle a obtenu l'asile politique deux mois après avoir été réduite à l'état de fantôme et où elle vit entre difficiles cicatrisations et peur. Ils ont voulu rendre un visage humain à cette jeune femme désormais incapable d'exprimer la moindre expression par ses traits malgré les innombrables opérations chirurgicales subies, et une dignité. D'où le titre donné à leur documentaire : "Finding Face" (Retrouver la face). Depuis dix ans, Marina est réduite au silence et justice ne lui a pas été rendue.

On la revoit pimpante adolescente dans les clips sucrés qu'elle a tournés. Puis on l'entend, aujourd'hui, dire avec des accents de tristesse dans la voix "je ne suis pas comme les autres" mais expliquer vouloir aller de l'avant et s'accrocher à la vie pour le fils qu'elle a mis au monde sur le sol américain. Les auteurs ne montrent tout d'abord qu'une ombre, un profil, jusqu'à finalement exposer ouvertement devant la caméra le visage défiguré de Marina.

Tat Marina : de la nymphette au fantôme
Son histoire est malheureusement ordinaire. Originaire d'un milieu modeste, elle vend des milkshakes pour aider sa famille. Jolie brin de fille, elle attire les regards jusqu'à ce jour où un homme vient lui proposer un emploi dans un bar-karaoké destiné à la jet-set du pays. Elle hésite et finit par accepter, convaincue de pouvoir améliorer le quotidien des siens. C'est dans cet endroit qu'elle fait la connaissance d'un Cambodgien, bien plus âgé qu'elle, qui se présente comme un homme d'affaires établi aux Etats-Unis et célibataire. Du haut de ses 15 ans, Marina le croit. Elle se laisse séduire par ses douces attentions et ses généreux cadeaux. Il lui faudra cependant peu de temps pour découvrir que cet amant trop parfait n'est autre qu'un sous-secrétaire d'Etat du gouvernement cambodgien, et qui plus est marié, raconte l'une des soeurs de Marina. Elle prend peur, tente de se soustraire à cette relation devenue à haut risque. Mais il est trop tard pour reculer. L'homme menace de la tuer et de s'en prendre à sa famille si elle le quitte et il lui prouve, par la force, qu'elle n'a d'autre choix que de rester sa servile maîtresse.

Un jour de décembre 1999, alors qu'elle offre un repas à son neveu au Marché olympique, à Phnom Penh, une femme d'âge mûr la tire soudain violemment par les cheveux. En quelques secondes, Marina comprend qu'elle a affaire à l'épouse de cet amant dont elle ne parvient pas à se défaire. La femme, enragée, la roue de coups, aidée de neveux, jusqu'au coup de grâce qu'elle lui porte en déversant sur sa tête et sa poitrine une pleine bouteille d'acide. Plus de 43% du corps de Marina est brûlé, la peau, les muscles et les os sont rongés. Elle survit miraculeusement à ses blessures et son frère, résidant aux Etats-Unis, décide de la prendre à ses côtés pour qu'elle puisse recevoir des traitements de qualité et gratuits sur le sol américain et la mettre en sécurité. Sans surprise, le sous-secrétaire d'Etat décourage la famille de Marina de porter plainte, indiquant que cette décision pourrait être lourde de conséquences, rapporte son frère. La famille de la jeune fille vit toujours au Cambodge.

Des victimes déconsidérées
Marina se montre à visage découvert mais ne se raconte pas - ou par bribes. Ce sont les autres qui racontent : ses proches, ceux qui l'ont soignée, les articles de journaux. D'autres victimes cambodgiennes d'attaques à l'acide, restées dans ce petit royaume d'Asie du Sud-Est, témoignent dans le documentaire. "Il n'existe pas d'Etat de droit ici !", clame l'une, "la justice a classé mon affaire, pourquoi ?", s'indigne une autre.

Des filles aux vies brisées qui, explique Jason Barber de l'ONG cambodgienne de défense des droits de l'Homme Licadho, n'attirent pas la sympathie de leurs compatriotes. Alors elles préfèrent se rendre invisibles. "Ils ne pensent pas du bien de nous, même si nous sommes des victimes. Ils pensent que nous avons nécessairement dû mal agir...", confirme une femme vitriolée. Une autre lance un appel à se battre, à oser se montrer en public "afin que davantage de personnes en prennent conscience... Alors, peut-être, le gouvernement entreprendra-t-il quelque chose pour mettre un terme à ces attaques", veut-elle croire.

La député du parti d'opposition de Sam Rainsy, Mu Sochua, ancienne ministre des Affaires féminines, soulève devant la caméra le problème de l'archaïsme des mentalités dans la société cambodgienne où la femme est traditionnellement dévalorisée par rapport à l'homme, jusque dans ses proverbes. "Les femmes et les hommes ne sont pas traités à égalité au Cambodge."

Le documentaire "Finding Face" s'achève sur l'image de Marina regardant le reflet de l'étrangère qu'elle est devenue dans un miroir.

Une médiatisation sans précédent des attaques à l'acide
A la suite des médias, l'oncle de Marina, Kong Bun Chhoeun, se fait l'écho de son histoire dans un livre - "Le Destin de Marina" - publié en juillet 2000 au Cambodge. Un mois plus tard, ce célèbre écrivain, sexagénaire, préfère s'enfuir du Cambodge et obtient, en 2005, l'asile en Norvège où il demeure depuis.

En décembre 2003, la Licadho dénonce de tels actes de violence dans un rapport, "Vivre dans l'ombre : les attaques à l'acide au Cambodge", qu'elle qualifie de "pire des crimes qui puissent être commis par un individu". Donnant la parole à des survivantes, l'ONG dit craindre que sans véritable prévention et répression, le phénomène ne gagne davantage d'ampleur. Les auteurs du rapport fustigent l'impunité dont bénéficient trop souvent les auteurs de ces crimes et préconisent un encadrement plus strict de la vente d'acide. Une mesure qui sera prise par les autorités mais guère suivie d'effets.

Quinze étudiants et deux professeurs ont de leur côté accouché, en six semaines, d'une remarquable bande dessinée - "Shake Girl" - dont l'histoire est largement inspirée de celle de Tat Marina, et qui est gratuitement téléchargeable sur internet. Elaboré en 2008 dans le cadre du Graphic Novel Project de la prestigieuse université américaine Standford (en Californie), cet ouvrage de 199 planches noir et blanc est étonnant par la sensibilité et la pudeur dont ont fait preuve ses jeunes auteurs. Ainsi, au lieu de dessiner le visage dévasté de Marina suite à l'attaque à l'acide, les planches se couvrent de noir puis apparaît l'image d'une Apsara au buste voilé, brouillé. L'idée d'illustrer ce récit émouvant d'une culture dont ils ignoraient tout ou presque leur a été suggérée par un journaliste, Eric Pape, qui a interviewé Tat Marina et son frère en 2001 aux Etats-Unis.

La médiatisation de l'affaire Marina n'aura cependant pas contribué à inverser la tendance, bien au contraire. Selon les auteurs de "Finding Face", depuis ce cas, "on estime que 25 à 60 attaques à l'acide sont commises chaque année au Cambodge", tandis que moins de 15 personnes ont été à ce jour poursuivies pour de tels crimes dans le pays.

 


Festival du film et Forum sur les droits humains

Le film documentaire "Finding face" a été projeté en première mondiale mercredi 11 marsdans le cadre du Festival du film et Forum sur les droits humains, à Genève (Suisse). Une seconde projection est prévue samedi 14 mars , à la Maison des arts Gütli de Genève (CAC Langlois)

Programme complet sur le site de la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH)



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